— Il y avait des trains qui allaient et venaient avant que la gare soit achevée. Je crois que plusieurs wagons se sont renversés ici pendant le tremblement de terre. Mais je ne parierai pas dessus. Et puis, il les a peut-être ramenés lui-même, ou il a payé quelqu’un pour le faire. Mon chou, pourriez-vous ouvrir cette porte pour moi ?
Briar appuya sur un loquet, et de nouveaux battants s’ouvrirent. De l’autre côté, il n’y avait rien d’autre que l’obscurité, ou du moins c’est l’impression que cela donnait après l’extrême luminosité de la salle précédente. Mais des torches recouvertes de globes en verre vacillaient dans l’obscurité opaque, et des plaques de métal terni émettaient une douce lueur, créant de faibles taches de lumière contre les murs et le plafond.
Lorsque Briar leva les yeux, elle vit trop de choses au-dessus de sa tête, bien trop près.
Lucy suivit son regard.
— Ne vous inquiétez pas pour ça. Je sais que ça a l’air d’un effondrement, et c’en est un. Mais il s’est produit il y a des lustres, et ça n’a plus bougé depuis. Il l’a consolidé et il a renforcé les wagons qui se trouvent dessous.
— Vous voulez dire que ces fameux wagons sont enterrés ?
— Certains, oui. Là. Regardez, ma chère. Voici celui où il accueille les visiteurs. En tout cas, c’est là qu’il me permet de le rencontrer. Peut-être que nous le faisons ici parce que c’est là qu’il conserve ses outils supplémentaires, je ne sais pas. Mais, en tout cas, c’est là que nous allons.
Elle inclina la tête vers une porte que Briar avait failli manquer, car elle était masquée par les décombres et la saleté. Un tréteau formé de traverses de chemins de fer l’encadrait comme une arche. Elle se trouvait au milieu de deux autres.
— Celle au centre, dit Lucy.
Briar supposa que cela voulait dire qu’elle devait l’ouvrir. Elle avait l’air tellement fragile, après tous les lourds battants qu’elle avait franchis récemment. Le loquet n’était qu’une minuscule barre qui tenait dans la paume de sa main. Elle s’en saisit doucement, par crainte de le casser.
Il cliqueta et la porte s’ouvrit.
Elle la tint ouverte tandis que Lucy entrait dans un endroit où d’autres lampes brillantes éclairaient un ensemble intimidant de babioles, outils et instruments dont Briar ne connaissait absolument pas la fonction. Les sièges intérieurs avaient été retirés, même si une poignée d’entre eux avait été repositionnée le long du mur opposé, au lieu d’occuper l’espace en rangées. Au centre, sur toute la longueur du wagon, une longue table était presque entièrement enfouie sous d’étranges objets qui s’empilaient.
— Qu’est-ce que c’est que tout ça ? demanda-t-elle.
— Ce sont… C’est… ses outils, c’est tout. Ceci est un atelier, déclara Lucy, comme si cela expliquait tout.
Briar effleura les objets, faisant passer ses doigts sur des tubes, des tuyaux et des clés anglaises dont les tailles étaient si étranges qu’elle pouvait difficilement imaginer ce qu’elles servaient à serrer. Le long des parois de la pièce, d’autres objets étaient empilés, abandonnés ou stockés, et aucun n’avait l’air de pouvoir faire quelque chose de plus utile qu’un tintement ou une sonnerie. Mais il n’y avait pas de montres, seulement des pièces d’horlogerie et des aiguilles, et elle ne vit aucune arme, seulement des instruments tranchants et des ampoules traversées de minuscules fils, comme des veines.
Le bruit caractéristique de pas qui se rapprochaient se répercuta au-delà de la fine barrière que constituait la porte déchiquetée du vieux wagon.
— Il arrive, souffla Lucy. (Elle eut un air de panique, et son bras abîmé fit un soubresaut sur ses genoux.) Je suis désolée, dit-elle rapidement. Je ne sais pas si c’était la bonne chose à faire, mais au cas où ça ne le serait pas, alors je suis désolée.
Puis la porte s’ouvrit.
Briar retint son souffle alors qu’elle l’observait fixement.
Le masque du Dr. Minnericht était aussi élaboré que celui de Jeremiah Swakhammer, mais il avait moins l’air d’un animal mécanique que d’un cadavre d’horloge, avec une coque en acier retenue par de petits tuyaux et de petites soupapes. Le masque le recouvrait du sommet du crâne jusqu’aux clavicules. La partie avant comportait une paire de lunettes teintées d’un bleu profond, éclairées de l’intérieur de façon à donner l’impression que ses pupilles luisaient.
Elle avait beau écarquiller les yeux, elle n’arrivait pas à voir son visage. Il n’était ni petit, ni grand, ni gros, ni maigre. Sa silhouette était enveloppée dans un manteau coupé comme un cachepoussière, mais confectionné dans un velours rouge foncé.
Quelle que soit la personne derrière le masque, elle la dévisageait également. Le bruit de sa respiration résonnait dans les tubes de filtrage en émettant une petite mélodie de sifflements et de hoquets.
— Docteur Minnericht, dit Lucy. Je vous remercie de prendre le temps de me recevoir. Et voici une nouvelle amie. Elle a été déposée par le Naamah Chérie , et elle m’a aidée à arriver jusqu’à vous, car mon bras me pose à nouveau quelques problèmes.
— Je suis désolé d’apprendre que votre bras pose souci, répondit-il.
Mais il ne quittait pas Briar des yeux. Sa voix était modifiée lorsqu’il parlait, comme celle de Swakhammer. Mais le son était moins celui de quelqu’un qui parle dans une boîte de conserve que le tintement d’une vieille horloge sous l’eau.
Il pénétra dans l’atelier où régnait une douce chaleur, et Lucy parla nerveusement pendant qu’il fermait la porte derrière lui. Elle expliqua :
— Elle s’appelle Briar, et elle cherche son fils. Elle espérait que peut-être vous l’auriez vu, ou que vous auriez entendu parler de lui, puisque vous avez tant d’hommes dans les rues.
— Est-elle capable de s’exprimer ? demanda-t-il presque innocemment.
— Quand elle en a envie, répondit Briar, mais elle ne poursuivit pas.
Le docteur ne se détendit pas, mais il prit une posture délibérément nonchalante dans son immense manteau. Il fit un geste vers la table, invitant Lucy à venir s’asseoir sur un banc à côté et à poser son bras de façon qu’il puisse regarder.
— Voulez-vous vous asseoir, madame O’Gunning ?
Derrière la porte, il y avait une boîte que Briar n’avait pas encore vue. Le docteur s’en saisit et l’approcha de l’endroit où Lucy était venue s’asseoir. Briar recula le long des murs encombrés, jusqu’à ce qu’elle trouve un endroit dégagé à côté d’une fenêtre.
C’était insoutenable, de se demander s’il savait et s’il allait dire quelque chose. Elle en était toujours certaine, n’est-ce pas ? Ce n’était pas Leviticus Blue, elle aurait pu le jurer. Elle l’avait juré avant, et elle le jurerait encore, mais elle ne pouvait pas nier qu’il se déplaçait en se pavanant d’une façon qui lui était presque familière. Et quand il parlait, il était possible qu’il y ait une cadence qu’elle avait déjà entendue quelque part auparavant.
Minnericht ouvrit la boîte en défaisant une boucle à la fois, puis il souleva le couvercle et ajouta des lentilles articulées à l’avant de son masque.
— Laissez-moi regarder, dit-il, comme s’il avait l’intention d’ignorer parfaitement Briar. Qu’est-ce que vous avez fait, cette fois-ci ?
— Des Pourris, répondit Lucy, la voix tremblante.
— Des Pourris, ce n’est pas étonnant.
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