— Ici ? Oh, je ne sais pas. Je crois que c’était un hôtel, il y a longtemps. À présent c’est… Eh bien, c’est presque comme une gare. Je ne veux pas dire qu’il y a des trains, parce que ce n’est évidemment pas le cas, mais…
— C’est un carrefour, déduisit Briar.
Elle s’écarta d’un morceau de bois cloué, aussi grand qu’un chariot, et souleva la lanterne de façon à pouvoir lire le message écrit à la peinture rouge. C’était une liste d’instructions et de flèches, un peu comme une table d’orientation.
— Vous voyez ? lança Lucy en désignant le panneau, nous voulons aller à King Street. Cette flèche-là, à côté, vous indique quelle est la passerelle à tirer.
— Là, à droite ?
— Non. À côté, vous voyez ? Il y a un levier. Tirez fort.
Briar tira de toutes ses forces sur un levier qui avait été, dans une vie antérieure, un manche à balai ; une des extrémités était peinte dans un vert assorti à la flèche qui le désignait, ce qu’elle trouva judicieux. Quelque part en l’air, le couinement d’une chaîne qui coulissait s’accompagna des légères protestations du métal rouillé. Une ombre découpée se mit en branle au-dessus de leurs têtes, se balança, se stabilisa, et s’abaissa. Puis une plate-forme en bois enduite de poix apparut.
— Ça ne colle pas trop, annonça Lucy avant même que Briar ne puisse poser la question. Ici, avec l’humidité et le Fléau, le goudron empêche le bois de tomber en morceaux, mais il est recouvert de sciure assez régulièrement. Venez. C’est plus solide que ça en a l’air.
La plate-forme était bordée sur les quatre côtés d’une rambarde avec des portillons qui s’ouvraient à l’avant et à l’arrière, et elle reposait actuellement sur une voie qui avait l’air assez solide pour soutenir un troupeau de bétail.
— Allez-y, lui dit Lucy. Montez dans l’ascenseur. Il peut parfaitement supporter notre poids et pourrait encore accueillir davantage de monde.
Elle obéit et Lucy grimpa derrière elle, vacillant jusqu’à ce que Briar l’aide à retrouver ses appuis.
— Nous suivons cette passerelle ?
— C’est ça, dit-elle.
Celle-ci disparaissait dans un nouvel enchevêtrement de platesformes, d’ascenseurs et d’autres dispositifs conçus pour déplacer des gens. Elle menait finalement à un croisement, et Lucy indiqua la flèche verte qui désignait une voie commençant par quatre planches de la même couleur. Ses yeux allaient de gauche à droite derrière son masque et elle dit, beaucoup plus bas :
— Ne regardez pas maintenant, mais nous ne sommes pas seules. Là-haut sur le toit, à droite, et en bas, la fenêtre de gauche.
Briar garda la tête droite mais suivit les indications orales. Lucy avait raison. Au-dessus d’elles, sur le toit, un homme masqué armé d’un long fusil était appuyé dans un angle et les regardait approcher. En dessous, une fenêtre en verre était assombrie par la silhouette d’un homme dont le visage était couvert et qui portait un chapeau. Lui aussi était armé, et semblait peu se soucier d’être repéré.
— Des gardes ? demanda Briar.
— Ne vous en inquiétez pas trop. Nous arrivons par la bonne route, à la vue de tous et en faisant du bruit. Ils ne s’occuperont pas de nous.
— Mais ils surveillent les nouveaux arrivants, non ?
— Les nouveaux arrivants et les Pourris, mais aussi les clients mécontents, répondit Lucy.
— Je suis une nouvelle venue, souligna Briar.
— Bien sûr. Mais ils me connaissent, moi .
— Peut-être que je devrais leur demander… commença-t-elle.
Lucy l’interrompit :
— Leur demander quoi ?
— À propos de Zeke. Ce sont des gardes, non ? Peut-être qu’ils ont vu mon fils pendant qu’ils surveillaient les rues.
La tenancière du bar secoua la tête.
— Pas maintenant. Pas à ces hommes. Ils ne vous diront rien, même s’ils savent quelque chose. Ce ne sont, pour la plupart, que des mercenaires. Et ils ne sont pas très amicaux. Oubliez-les.
Elle baissa à nouveau la voix et continua à marcher juste derrière Briar.
Cette dernière détecta un troisième homme armé sur un autre toit à proximité, puis un quatrième. Elle demanda :
— Est-ce qu’il y en a toujours autant ?
Lucy regardait ailleurs, car elle en avait repéré un cinquième.
— Parfois, répondit-elle, mais elle n’eut pas l’air très convaincue par ce qu’elle disait. Ça fait vraiment beaucoup pour un comité d’accueil. Je me demande ce qui se passe.
Briar ne trouva pas la remarque particulièrement rassurante, mais elle refusa résolument de tenir son fusil plus près ou de marcher plus vite le long des passerelles étroites faites de tuyaux et de bois qui la conduisaient au-dessus des rues empoisonnées par le Fléau.
— Au moins, personne ne nous vise, dit-elle.
— C’est vrai. Peut-être qu’ils ont eu quelques problèmes. Peutêtre qu’ils cherchent quelqu’un d’autre. Mon ange, est-ce que vous pouvez me rendre un service ?
— Dites.
— Restez un peu plus près de moi. Cette partie est accidentée, et j’ai du mal à m’équilibrer sans mon bras.
Briar bougea l’épaule, tirant sa sacoche et son fusil pour qu’ils n’aillent pas frapper Lucy en plein visage, puis elle passa le bras autour d’elle et l’aida à traverser les poutres tordues. À l’extrémité du passage, elle tira un autre levier, et un autre ascenseur descendit jusqu’à elles.
— C’est le dernier, annonça Lucy. Il va nous emmener en bas, au sous-sol. Est-ce que vous voyez la gare, là-bas ?
Briar écarquilla les yeux et crut discerner un point sombre et un cercle barré de deux lignes à travers le brouillard.
— Là-bas ?
— C’est ça. C’est la tour de l’horloge. Ils venaient juste de la terminer lorsque le Fléau est arrivé. Et ici, expliqua-t-elle, pendant que les engrenages qui maintenaient la plate-forme en l’air se verrouillaient et commençaient à entamer la descente, ça devait être un garage pour entreposer les wagons quand on n’en avait pas besoin. Finalement, c’est devenu une sorte de vestibule.
— Un vestibule ?
— Oui. Envisagez-le comme un hôtel. C’est assez joli à l’intérieur, dit Lucy. Plus joli que les Coffres, en tout cas. Même ici, l’argent peut beaucoup, et Minnericht est extrêmement riche.
Étage après étage, l’ascenseur branlant descendit les deux femmes. À travers le squelette de l’immense gare mort-née, leurs estomacs firent la course avec elles pour arriver en bas les premiers. Et, finalement, les portes s’ouvrirent sur un endroit étonnamment désert, qui rappelait qu’il n’y avait jamais eu ni trains, ni billets, ni passagers ici. Ce lieu n’avait jamais été flambant neuf et, à présent, il avait l’air encore plus vieux que des ailes de mouches piégées dans un morceau d’ambre.
Un nuage de poussière accompagna l’arrêt de l’ascenseur.
Briar éternua, et Lucy leva le bras pour essuyer son nez sur sa manche, mais le masque l’en empêcha.
— Venez, ma chère, dit-elle. Ce n’est plus très loin et, plus nous descendrons, plus la gare deviendra confortable.
— Depuis combien de temps vit-il ici ? demanda Briar en sortant de l’ascenseur à la suite de Lucy.
— Oh, je ne sais pas. Dix ans, peut-être. Il a mis assez longtemps à arranger les lieux selon ses goûts, ça, c’est sûr.
Elles foulèrent un sol en pierre brute sans éclat ni carrelage, et l’écho de leurs pas résonna pour annoncer leur venue jusqu’aux extrémités de la pièce. Le vaste espace vide s’achevait par une double porte rouge encadrée de tentures en caoutchouc noir cachant tous les joints. Briar toucha l’une d’elles et l’observa de plus près. Elle avait l’air plus propre et de meilleure qualité que les joints improvisés des autres quartiers.
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