Encore quelques pas, encore quelques croche-pieds… Et une porte se referma derrière lui. Il était enfermé dans une petite pièce avec un escalier et deux bougies brûlant faiblement au-dessus d’une rampe.
Son ravisseur, ou son sauveteur, il ne savait pas encore comment le qualifier, le relâcha et lui permit de faire demi-tour.
Comme Zeke n’était pas bien sûr de sa position ou du danger, il espéra que tout irait pour le mieux et tenta :
— Merci, monsieur. Je crois que ces types allaient me tuer !
Deux yeux marron clignèrent lentement en le regardant. Ils étaient sombres, dotés d’une l’intelligence calme, mais parfaitement indéchiffrables. Leur propriétaire ne disait rien. Il regardait le garçon de haut, car il était plus grand que Zeke de plusieurs centimètres, il était élancé et avait de longs bras croisés sur sa poitrine. Il portait quelque chose que l’adolescent aurait volontiers qualifié de pyjama, mais cette tenue était propre et impeccable, et plus blanche que tout ce que Zeke avait vu jusqu’alors dans les murs de la ville.
Et, comme l’homme ne disait toujours rien, Zeke murmura :
— Ils allaient me tuer, n’est-ce pas ? Et vous… vous n’allez pas… si ?
— Comment est-ce que tu t’appelles ? demanda l’homme, avec une très légère trace d’accent étranger.
— C’est une question à la mode, aujourd’hui, lança Zeke, puis, comme il était coincé dans la pénombre avec cet homme fort et étrange, il ajouta : Zeke. Zeke Wilkes. Je ne veux pas poser de problèmes. Je voulais seulement sortir de la ville. Mon masque se bouche et je ne crois pas que je pourrai tenir ici beaucoup plus longtemps. Est-ce que… Est-ce que vous pouvez m’aider ?
Il y eut à nouveau un long silence, puis l’homme répondit :
— Je peux t’aider, oui. Suis-moi, Zeke Wilkes. Je crois que je connais quelqu’un qui aimerait te rencontrer.
— Moi ? Pourquoi moi ?
— À cause de tes parents.
Zeke se raidit et tenta de calmer les battements de son cœur.
— Qu’est-ce qu’ils viennent faire là-dedans ? demanda-t-il. Je ne suis pas là pour causer des problèmes. Je cherchais seulement… Je voulais simplement… Écoutez. Je sais que mon père a créé des problèmes et que ce n’est pas exactement un héros par ici, mais…
— Tu risques d’être étonné, répondit l’homme d’un ton léger. Par ici, Zeke.
Il indiquait les escaliers et le couloir qui se trouvait au bout.
Zeke le suivit sur des jambes qui tremblaient de fatigue, de douleur et de peur.
— Que voulez-vous dire ? Je risque d’être étonné ? Qui êtes-vous ? Est-ce que vous connaissiez mon père ?
— Je m’appelle Yaozu, et je n’ai pas connu l’homme qui s’appelait Leviticus Blue. Mais je connais le Dr. Minnericht qui peut, j’en suis sûr, t’en dire beaucoup.
Il regarda par-dessus son épaule, cherchant à croiser le regard de Zeke.
— Qu’est-ce qui vous fait croire que j’ai des questions à lui poser ?
— Tu es un jeune homme d’un certain âge, répondit Yaozu. Si j’en crois mon expérience, les jeunes hommes d’un certain âge commencent à remettre le monde en question, ainsi que ce qui leur a été dit. Je pense que notre étrange docteur sera… très utile dans ta quête.
— On m’a déjà parlé de lui, lança Zeke prudemment.
— Depuis combien de temps es-tu ici ? demanda Yaozu.
Il tourna à un angle avant de s’arrêter devant une large porte déformée, encadrée de tentures et de joints. Il souleva un loquet et tira de toutes ses forces, et le battant s’ouvrit dans un grincement.
— Je ne sais pas. Pas longtemps. Un jour. Deux, peut-être, supposa Zeke, même s’il avait l’impression que cela faisait au moins une semaine.
Yaozu maintint la porte ouverte et lui fit signe de passer. Il y avait de la lumière de l’autre côté, alors il laissa la bougie dans une fente du mur.
— Si tu étais là depuis pas plus longtemps qu’une heure, je suis sûr que tu aurais déjà entendu parler de lui.
Zeke avança face à un courant d’air qui arrivait par à-coups et, une fois qu’il fut à l’intérieur de la pièce suivante, Yaozu le suivit.
— C’est quelqu’un d’important ?
— Très important, oui, répondit l’homme, sans pour autant avoir l’air particulièrement impressionné.
— Et vous travaillez pour lui ?
Il ne répondit pas immédiatement mais, lorsqu’il le fit, ce fut pour dire :
— En quelque sorte. Nous sommes partenaires, d’une certaine façon. Il est excellent lorsqu’il s’agit d’électricité, de mécanismes et de vapeur.
— Et vous ? demanda Zeke.
— Moi ? (Il poussa une petite exclamation qui aurait pu être un « hum ! » ou un « oh ! ».) Je suis un homme d’affaires, en quelque sorte. Mon rôle est de maintenir la paix et l’ordre de façon que le docteur puisse travailler sur ses projets. (Et il changea immédiatement de sujet.) Encore une porte et tu pourras enlever ton masque. Elles sont isolées, tu comprends. Nous devons conserver propre l’air que nous faisons entrer.
— Bien sûr.
Zeke regarda une nouvelle porte s’ouvrir au milieu des tentures. De l’autre côté, il n’y avait pas de nouveau couloir, mais une petite pièce remplie de lampes qui l’éclairaient entièrement.
— Alors vous êtes un homme de loi, ici, commenta-t-il. Quelque chose comme ça ?
— Quelque chose comme ça.
— Mon grand-père était un homme de loi.
— Je sais, répondit Yaozu.
Il ferma la porte derrière eux et retira son masque, révélant une tête parfaitement chauve et un visage lisse qui aurait aussi bien pu avoir vingt-cinq que cinquante-cinq ans. Zeke fut incapable de le deviner.
— Tu peux retirer le tien, dit-il en pointant du doigt la tête du garçon. Mais fais attention, on dirait que tu t’es blessé.
— Alors c’est une bonne chose que vous ayez un docteur ici, hein ?
— C’est une bonne chose, oui. Suis-moi. Je vais te conduire jusqu’à lui, maintenant.
— Maintenant ?
— Maintenant, répondit-il.
Cela n’avait pas été formulé comme une demande, mais plutôt comme un ordre, et Zeke ne voyait pas comment refuser. Bien entendu, il avait peur, il se rappelait ce qu’Angeline lui avait dit dans sa fureur déchaînée. Et il était également nerveux, car il y avait quelque chose chez ce Chinois impassible qui le mettait profondément mal à l’aise, même s’il n’arrivait pas à savoir quoi précisément. L’homme avait été extrêmement poli, mais la force de ses bras et l’insistance de son ton n’étaient pas les arguments d’un négociateur amical.
Il avait l’habitude qu’on lui obéisse, et Zeke n’était pas un garçon qui avait l’habitude d’obéir.
Mais la boule dans son ventre ne voulait pas savoir ce qui se passerait s’il tentait de lutter, où s’il se mettait à courir, et sa poitrine lui faisait mal rien qu’avec l’effort qu’il faisait pour respirer. Il décida qu’il pourrait y réfléchir par la suite. Il trouverait un plan d’évasion plus tard, pour le moment, il pouvait enlever son masque. Et cela lui suffisait.
Autour des joints, sa peau lui faisait mal. Elle était brûlée et irritée comme s’il avait versé du poivre dessus, mais soudain, lorsqu’il détacha une boucle et une agrafe, la visière et les filtres libérèrent son visage. Zeke le laissa tomber au sol et se mit à gratter sa peau rougie du bout des ongles.
Yaozu attrapa fermement le bras du garçon et l’écarta.
— Ne gratte pas. Cela ne ferait qu’empirer. Le docteur va te donner un onguent et l’irritation va disparaître rapidement. C’est la première fois que tu portais un masque ?
— Pendant plus de quelques minutes ? Oui, reconnut le garçon en baissant les mains et luttant pour ne pas céder à la tentation.
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