— Je vais vous en chercher, déclara Swakhammer.
Il tendit la main vers sa chope, et elle la lui passa. Il sortit de la pièce, laissant à Lucy le soin de répondre :
— Bien sûr que des gens ont essayé. Mais il ne confirme ni n’infirme rien. Il se contente de laisser la rumeur grossir et s’étendre. Il veut tous nous garder sous son emprise et, moins nous en savons sur lui, plus nous avons peur de lui, et mieux il se porte.
— Un vrai enfant de chœur, rétorqua Briar. Je reste persuadée que ce n’est pas Levi, même s’ils semblent être faits de la même étoffe. Je n’ai rien contre le fait de vous accompagner là-bas, Lucy. Peut-être qu’il ne saura même pas qui je suis. Vous avez dit qu’il est arrivé ici après la construction du mur, alors peut-être qu’il n’est pas de la région.
Swakhammer revint avec une chope pleine d’eau, tandis que derrière lui cheminait un vieux Chinois, les mains poliment croisées derrière le dos.
— Voici votre eau, mademoiselle Wilkes, et voici un message, mademoiselle Lucy. Je vous laisse discuter avec lui. Je ne comprends rien à ce qu’il raconte.
Lucy invita le Chinois à s’asseoir ou à parler, et l’homme s’exprima dans un enchaînement de syllabes que personne d’autre que la tenancière ne pouvait suivre. À la fin de son discours, elle le remercia, et il repartit aussi silencieusement qu’il était entré.
— Eh bien ? demanda Swakhammer.
Lucy se releva :
— Il dit qu’il revient du tunnel est et du blocus principal, en bas de Chez Maynard. Il dit qu’il y a une marque qui a été laissée là-bas, une grosse main noire, claire comme le jour. Et nous savons tous ce que cela signifie.
Briar leur lança un regard interrogateur.
— Cela signifie que le docteur signe son œuvre, lui expliqua Swakhammer. Il veut que nous sachions que les Pourris étaient un cadeau spécial de sa part .
Les oreilles bourdonnantes, Zeke donna des coups de pied dans la trappe jusqu’à ce que l’ouverture soit assez large pour qu’il puisse se glisser dans la ville, ce qui était exactement l’endroit qu’il aurait voulu éviter. Mais tout bien considéré, il préférait être à l’extérieur dans le Fléau qu’à l’intérieur avec des pirates de l’air, lesquels se détachaient lentement de leur siège en grognant alors qu’ils s’examinaient.
Le silencieux et imperturbable Fang semblait avoir disparu, jusqu’à ce que Zeke le repère à côté du capitaine, le surveillant d’un œil.
— Où crois-tu aller ? demanda le géant.
— C’était bien sympa, mais il est l’heure pour moi de m’en aller, répondit-il en essayant de mettre une pointe d’humour et de ne pas avoir l’air trop secoué.
Il avait pensé les laisser sur un beau discours, mais la trappe n’était pas suffisamment ouverte pour lui permettre de passer. Il la repoussa des pieds, se servant de ses jambes comme de leviers.
Le capitaine se déplia du siège où il était installé et murmura quelque chose à Fang qui acquiesça. Puis il demanda :
— Comment tu t’appelles, fiston ?
Zeke ne répondit pas. Il arracha le rebord de l’ouverture, laissant des empreintes sanglantes sur tout ce qu’il touchait.
— Fiston ? Fang, attrape-le, il est blessé ! Fiston ?
Mais Zeke était déjà dehors. Il sauta au sol et appuya ses épaules contre la trappe, la bloquant suffisamment longtemps pour pouvoir filer à travers la cour.
Derrière lui, à l’intérieur du dirigeable accidenté, Zeke aurait juré qu’il avait entendu quelqu’un crier son nom.
Mais c’était ridicule. Il ne leur avait jamais dit qui il était.
Ils avaient dû crier autre chose, un mot que ses oreilles avaient confondu avec son prénom.
Il regarda de gauche à droite, ce qui lui fit tourner la tête, mais il ne reconnut presque rien. Il y avait des murs ; ceux de la ville, pensa-t-il tout d’abord, mais non, ceux-ci étaient plus petits et fabriqués à l’aide de grands rondins détrempés surmontés de pointes. Les espaces qui les séparaient avaient été comblés à l’aide d’autre chose, ce qui faisait qu’ils présentaient une surface uniforme.
Quelqu’un à bord du dirigeable avait parlé d’un fort.
Il rassembla ses souvenirs pour visualiser ses plans et se souvint vaguement du Decatur, où les colons avaient l’habitude de se retrancher en temps de troubles contre les indigènes. Est-ce que c’était ça ?
Les murs en bois qui l’entouraient donnaient l’impression de pouvoir être abattus d’une chiquenaude. Cela faisait une centaine d’années qu’ils se tenaient là, pourrissant dans l’air humide et toxique, pensa Zeke devant leur état de délabrement. Une centaine d’années, et ils se décomposaient en éclats spongieux, mais ils tenaient toujours, et il n’y avait pas de poignée à portée de vue.
Autour de lui, le Fléau emplissait l’air, et il ne voyait plus rien au-delà de quelques mètres. Il haletait à nouveau, perdant le contrôle de sa respiration mesurée à l’intérieur du masque et luttant contre les filtres. Les joints lui faisaient mal et chaque bouffée d’air qu’il aspirait avait un goût de bile et de ce qu’il avait mangé en dernier.
Derrière lui, quelque part dans ce brouillard épais comme de la purée de pois, quelqu’un donnait des coups de pied dans la porte du ballon échoué. Bientôt, l’équipage serait dehors. Bientôt, ils viendraient le chercher.
Tous ces « bientôt » ne lui disaient rien qui vaille, et tous les tronçons du murs en bois étaient froids et nus sous ses mains alors qu’il cherchait son chemin en tâtonnant. Il tendit les paumes et les doigts, même si ceux-ci lui faisaient mal ; il ne savait pas s’ils étaient simplement abîmés, ou bien cassés, ou seulement meurtris et fatigués. Il les avança et tapota chaque lézarde, en essayant de trouver une fissure, ou une porte, ou n’importe quel autre moyen de sortir. Il n’était pas bien épais. Il pouvait passer par un tout petit espace s’il le fallait, sans bruit et sans prévenir…
L’occasion ne se présenta pas.
Une main si forte qu’elle semblait irréelle se plaqua sur la bouche de Zeke recouverte par le masque, le tirant par le cou et le faisant décoller du sol, pour le conduire jusqu’à un recoin le long du mur où l’obscurité était si épaisse qu’elle cachait presque tout.
Elle les dissimula l’un comme l’autre, le garçon et la main qui l’avait agrippé. L’homme qui le tenait avait des bras qui auraient pu être en fer, vu la douceur dont ils faisaient preuve.
Zeke ne lutta pas pour deux raisons. D’abord, il savait déjà que cela ne servirait à rien : la personne qui le tenait était plus forte et un peu plus grande que lui, et elle respirait sans donner l’impression qu’elle allait vomir ou s’évanouir à tout moment. Sur ce point, clairement, son adversaire avait l’avantage. Et ensuite, cet homme tentait peut-être de l’aider. Après tout, il ne voulait pas que les pirates le retrouvent, or, ils s’extirpaient du dirigeable, jurant et braillant tandis qu’ils examinaient les dégâts à une cinquantaine de mètres de là.
Juste au moment où Zeke se mit à penser qu’ils allaient peut-être se remettre à le chercher, le trouver et le ramener jusqu’au vaisseau échoué, les mains qui le tenaient commencèrent à le tirer en arrière, sur le côté.
Zeke fit de son mieux pour coopérer, mais cela impliquait tout un ensemble de faux pas et d’hésitations sur le chemin qui menait à leur destination. Un léger craquement se fit entendre dans l’obscurité, et il sentit un courant d’air froid lui balayer les épaules.
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