— Vous devez comprendre : les gens vous croiront si vous posez les yeux sur lui et si vous dites que ce n’est pas Blue, ou au contraire que c’est bien lui . Si Minnericht est Blue, alors nous avons raison de le tenir pour responsable de l’état de cet endroit et de l’en expulser, de le remettre aux autorités et de les laisser se débrouiller avec lui.
— Vous n’êtes pas sérieux, déclara Briar.
— Bien sûr que je le suis. Maintenant, pour ce qui est de savoir si les autres personnes ici voudront le jeter dans la rue et le donner à manger aux Pourris… Je ne suis pas dans une position qui me permet de l’affirmer. Mais je n’ai pas eu l’impression que vous soyez vraiment inquiète à l’idée que quelqu’un lui fasse du mal.
— Pas du tout.
Elle se saisit d’une autre figue et prit une nouvelle gorgée de la chope qu’elle avait conservée avec elle. Swakhammer attrapa une boîte derrière sa chaise et en retira un sac de pommes séchées sur lequel Briar se jeta.
— Voilà la situation, expliqua-t-il pendant qu’elle mangeait. (Il prit à nouveau son visage d’honnête homme.) Minnericht… C’est… C’est un génie. Un vrai, pas le style dont on parle dans les histoires d’horreur, vous voyez ? Mais il est fou. Et cela fait au moins dix ou douze ans qu’il est ici, gérant cet endroit comme si c’était son petit royaume, depuis qu’il a découvert que nous avions besoin de lui.
Il n’aimait pas dire cela, Briar s’en rendit compte à la façon qu’il eut d’hésiter sur le mot « besoin ». Il ajouta :
— Au début, tout allait bien. Rien n’était très organisé et cet endroit était une vraie maison de fous, car nous n’avions pas encore tout compris.
Lucy l’interrompit et confirma.
— Ça allait. Il s’occupait de lui-même et de personne d’autre, et il pouvait se montrer vraiment utile lorsqu’il le voulait. Certains des Chinois le traitaient comme si c’était un magicien. Mais, se dépêcha-t-elle d’ajouter, cela n’a pas duré.
— Qu’est-ce qui a changé ? demanda Briar, la bouche pleine de pomme. Et est-ce qu’il y a quelque chose d’autre à manger, ici ? Je ne voudrais pas être impolie, mais je meurs de faim.
— Attendez, répondit Swakhammer.
Il se leva pour se diriger vers des caisses qui devaient faire office de placards. Pendant qu’il farfouillait, Lucy poursuivit.
— Ce qui a changé, c’est que les gens ont découvert que l’on pouvait faire de l’argent à partir du Fléau, à condition de le transformer en suc-citron. Et par « les gens », j’entends le Dr. Minnericht lui-même. De ce que j’en sais, il faisait des expériences, essayant de le transformer en quelque chose qui n’était pas si mauvais. Ou peutêtre pas. Personne d’autre que lui ne le sait.
Swakhammer se retourna en tenant un sachet fermé. Il le lança vers Briar et le sac atterrit sur la table, devant elle.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.
— Du saumon séché, répondit-il. Ce que Lucy oublie de dire, c’est que Minnericht avait pris l’habitude de faire ces tests sur ses amis Chinois. Je pense qu’il voulait qu’ils s’en servent comme de l’opium. Mais il en a tué quelques-uns comme ça, et pour finir, les autres se sont retournés contre lui.
— À l’exception de Yaozu, précisa Lucy. C’est le bras droit de Minnericht et il gère la partie commerciale de l’opération. Il est aussi rusé qu’un serpent et, à sa façon, je suis prête à parier qu’il est plus intelligent que son chef. À eux deux, ils ont amassé une incroyable fortune, en fondant leur petit empire avec cette sale drogue jaune. Mais Dieu seul sait à quoi ils l’ont dépensée.
— Ici ?
Briar prit une poignée de saumon et se mit à le ronger ; cela lui donna soif et elle n’avait plus d’eau, mais elle ne s’arrêta pas.
— C’est où je veux en venir, répondit Lucy. L’argent ne vaut pas grand-chose ici. Les gens ne s’intéressent qu’à ce qu’ils peuvent échanger contre de l’eau propre et de quoi manger. Et il y a encore beaucoup de maisons pleines d’objets à voler. Nous n’avons pas passé au peigne fin chaque centimètre du secteur emmuré, loin de là. À mon avis, il utilise l’argent pour faire venir encore plus de métal, plus d’engrenages, plus de pièces. Plus de n’importe quoi. Il ne peut pas fabriquer tous ces objets à partir de rien, et une bonne partie des matériaux qui se trouvent en surface n’est plus utilisable.
— Pourquoi ?
— L’eau et le Fléau les ont fait rouiller rapidement, répondit Swakhammer. Vous pouvez ralentir l’oxydation si vous lubrifiez bien les parties métalliques, et Minnericht se sert d’un vernis qui évite que l’acier devienne trop friable.
Lucy expliqua :
— Il reste là-bas, sur King Street, ou du moins, c’est ainsi qu’il l’appelle, parce qu’il est le roi, ou quelque chose comme ça. Personne ne va là-bas ni ne regarde de trop près, même si quelques Chinois ont leurs maisons dans ce coin, en bordure de leurs vieux quartiers.
— Mais la plupart d’entre eux se sont déplacés plus haut, une fois qu’ils en ont eu assez d’être traités comme des rats, ajouta Swakhammer. La situation est la suivante, mademoiselle Wilkes : le Dr. Minnericht contrôle presque tout ce qui se passe ici. Les aviateurs : Cly, Brawley, Grinstead, Winlock, Hainey et les autres, dépendent tous de lui. Ils lui reversent une taxe, si on peut dire, pour pouvoir prélever du Fléau, et tous les chimistes qui traitent celui-ci, dans les Faubourgs, ont dû acheter la formule auprès de lui.
— Et tous les contrebandiers et les revendeurs, eux aussi, lui doivent quelque chose. Il les a tous endettés, en leur disant qu’ils le rembourseraient plus tard, sur leurs profits. Mais étrangement, personne n’arrive jamais à remettre le compteur à zéro. Il rajoute des intérêts et des frais, fait des calculs savants, et finalement tous ces gens comprennent qu’ils lui appartiennent.
Briar baissa les yeux sur le bras unique et cassé de Lucy, et lâcha :
— Même vous.
Elle s’agita sur sa chaise.
— Cela fait… Qu’est-ce que j’ai dit ? Treize, quatorze ans maintenant. Et il n’est jamais satisfait. Je lui dois toujours quelque chose de plus. De l’argent, des informations, des choses comme ça.
— Et si vous ne les lui donnez pas ?
Elle fit la moue. Ses lèvres se crispèrent, puis s’entrouvrirent.
— Il viendrait le reprendre. Vous pensez peut-être que ce n’est pas une excuse suffisante pour me livrer comme ça à cette vieille canaille, ajouta-t-elle rapidement, mais vous avez deux bras en bon état, et moi, je n’en ai pas la moitié d’un sans cette machine.
— Et Swakhammer ?
Celui-ci émit quelques exclamations étouffées, puis dit :
— Il est difficile de vivre ici sans matériel. J’ai failli mourir un bon nombre de fois avant d’avoir cette protection. Et avant ça, j’ai perdu un frère et un neveu. Ici, les choses sont différentes. Ici, nous… nous faisons des choses qui… si les gens, là-bas dans les Faubourgs, l’apprenaient, nous vaudraient de passer devant un juge. Et Minnericht se sert de cela, aussi. Il menace de tous nous jeter dehors et de nous laisser à la merci du peu de loi qui subsiste.
— Et Maynard est mort, dit Lucy. Il n’y a donc personne à l’extérieur en qui nous ayons confiance.
Swakhammer revint à son idée d’origine.
— Mais si vous pouviez nous assurer que c’est Blue, alors les gens auraient quelque rancœur contre lui. Vous comprenez ?
Briar tourna sa chope et fit tomber les dernières gouttes d’eau dans sa bouche. Elle la reposa sèchement.
— Laissez-moi vous poser une question, répondit-elle. Est-ce que quelqu’un a essayé de le lui demander ? Je veux dire, est-ce que quelqu’un n’aurait pas pu aller le voir et lui dire : « Holà ! Est-ce que Minnericht c’est votre vrai nom, ou est-ce que vous pourriez être un certain Leviticus Blue ? »
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