Elle soupira et se racla une nouvelle fois la gorge.
— Il était en train de mourir, mais aussi de se transformer. Je ne savais pas ce qui allait se produire en premier. À cette époque-là, on n’avait pas encore compris, alors je ne savais pas qu’il ne fallait pas s’approcher de lui. Il remuait la tête, et ses yeux s’éteignaient, prenant cette couleur jaune-gris.
» J’ai essayé de le relever, en pensant que, peut-être, je pourrais l’amener à l’hôpital. C’était une idée stupide. À ce moment-là, ils avaient tout fermé, et il n’y avait aucun endroit où aller pour obtenir de l’aide. Mais je l’ai remis sur ses pieds. Ce n’était pas un grand homme, et je ne suis pas petite non plus.
» Et là, il a commencé à me frapper, je ne sais pas pourquoi. Je me dis que c’est parce qu’il savait que c’était la fin et qu’il essayait de me protéger en me repoussant. Mais je ne me suis pas laissé faire. J’étais absolument déterminée à l’emmener et à le mettre en lieu sûr. De son côté, il voulait rester.
» Nous sommes tombés à côté du comptoir et, quand je l’ai relevé, ce n’était plus lui. Il avait commencé à grogner et à baver ; avec toutes ces morsures, le poison s’était infiltré dans son corps.
» C’est alors que ça s’est produit. C’est alors qu’il m’a mordue.
» Il ne m’a attrapé que le pouce, et il a à peine percé la peau, mais c’était suffisant. Je savais qu’il était parti, d’autant plus qu’il avait un vilain regard et que son haleine puait la charogne. Charlie ne m’aurait jamais blessée.
Elle s’éclaircit une fois encore la voix, mais elle ne pleurait pas. Ses yeux étaient secs, brillant à la lumière de la bougie.
Les tuyaux se remirent à siffler, et elle en profita pour marquer une pause. Puis elle poursuivit :
— J’aurais dû le tuer. Je lui devais au moins cela. Mais j’avais trop peur, et je me suis détestée de n’avoir rien fait. De toute façon, tout est fini maintenant, et il n’y a pas moyen de réparer quoi que ce soit. Finalement, j’ai couru jusqu’aux Faubourgs et je suis allée dans une église où j’ai pu m’allonger et pleurer.
— Mais la morsure ?
— Mais la morsure, répéta Lucy. Oui, la morsure. Elle s’est mise à pourrir, et ça s’est étendu. Trois nonnes m’ont tenue pour m’empêcher de bouger et un prêtre a effectué la première amputation.
— La première ? dit Briar en grimaçant.
— Oh, oui. Cela n’a pas suffi. Ils n’ont enlevé que ma main, au niveau du poignet. La deuxième fois, ils sont revenus avec la scie et ils ont coupé au-dessus du coude, et puis la troisième ils ont tout enlevé jusqu’à l’épaule. Ça s’est arrêté là, enfin. J’en suis presque morte, à chaque fois. Chaque fois, la blessure était rouge et brûlante pendant des semaines, et je priais pour que la maladie m’emporte, ou que quelqu’un me tire une balle, car j’étais trop faible pour le faire moi-même.
Elle hésita, ou peut-être qu’elle était simplement fatiguée.
Mais Briar demanda :
— Alors, que s’est-il passé ensuite ?
— Je m’en suis remise. Il a fallu longtemps, environ un an et demi, pour que je me sente à nouveau moi-même. Et alors, je n’avais plus qu’une seule idée en tête : il fallait que je retourne prendre soin de Charlie. Même si cela voulait dire lui mettre une balle entre les deux yeux. Il méritait mieux.
— Mais à ce moment-là, il y avait le mur.
— C’est exact. Mais il existe plusieurs moyens d’entrer, comme vous l’avez découvert vous-même. Je suis passé par le tunnel d’évacuation, comme votre fils. Et j’ai fini par rester.
— Mais… (Briar secoua la tête.) Que s’est-il passé pour votre autre main ? Et le bras de remplacement ?
— L’autre main ? Oh. (Elle se retourna à nouveau dans son lit, et les plumes du matelas bruissèrent. Elle bâilla, et profita de son expiration pour souffler la bougie qui était à côté de son lit.) J’ai perdu l’autre main deux ans plus tard, ici. Un des fours a explosé : les trois Chinois qui le faisaient fonctionner ont été tués, et un autre en est devenu aveugle. Ma main a été touchée par un morceau de métal chauffé à blanc, et ça a été fini.
— Seigneur, murmura Briar. (Elle se pencha pour souffler sa propre bougie.) C’est terrible, Lucy. Je suis désolée.
— Ce n’est pas votre faute, répondit-elle dans le noir. Ce n’est celle de personne, en dehors de la mienne et du fait que je suis toujours ici après tout ce temps. À ce moment-là, nous avions notre vieux docteur et il m’a arrangé ça.
Briar entendit le frottement de jambes qui se retournaient sur de la flanelle.
Lucy étouffa un bâillement en une note satisfaite, comme le sifflement d’une bouilloire.
— Il lui a fallu un moment pour trouver comment il allait faire. Il a préparé des plans et fait des tas de dessins. C’était un jeu pour lui, de me reconstruire. Et, quand il a eu terminé, et que le bras était prêt à être porté, il me l’a montré et j’aurais voulu mourir. Il avait l’air si lourd et si bizarre, je me suis dit que je ne serais jamais capable de le soulever, et encore moins de le porter.
Il ne m’avait pas non plus expliqué comment il comptait le faire fonctionner. Il m’a proposé un verre, et je l’ai accepté. Je me suis endormie aussi sec et je me suis réveillée en hurlant. Le docteur et un de ses hommes m’empêchaient de bouger. Il m’avait attachée sur une planche, comme pour une opération chirurgicale, et ils étaient en train de percer un trou dans mon os avec un foret à bois.
— Seigneur, Lucy…
— C’était pire que les autres fois, et pire que le fait de perdre les bras. Mais maintenant, eh bien… (Elle devait s’être retournée ou avoir tenté de bouger le bras, car celui-ci cliqueta sous la couverture, contre sa poitrine.) À présent, je suis heureuse de l’avoir, en dépit de ce que cela me coûte.
Briar nota quelque chose de négatif dans la dernière phrase que Lucy avait dite avant de s’endormir, mais il était tard et elle était trop fatiguée pour poser des questions. Elle avait passé presque tout son temps entre les murs à courir, grimper ou se cacher, et elle n’avait pas encore retrouvé la trace de Zeke qui, pour ce qu’elle en savait, était peut-être déjà mort.
Alors que Briar tentait d’apaiser son esprit, son ventre protesta et elle se rendit compte qu’elle n’avait rien avalé depuis bien longtemps. Le simple fait de penser à de la nourriture poussa presque son ventre à sortir se mettre en quête d’aliments. Mais elle ne savait absolument pas où aller, alors elle se cramponna, se mit en boule, et décida de poser la question du petit déjeuner le lendemain matin.
Briar Wilkes n’était pas femme à prier, et elle n’était pas bien sûre de croire au Dieu dont elle utilisait parfois le nom pour jurer. Mais tandis qu’elle fermait les yeux et essayait d’oublier le sifflement intermittent des tuyaux de chauffage, elle supplia le Ciel de l’aider, elle et son fils…
…qui, pour ce qu’elle en savait, était peut-être déjà mort.
Et soudain, elle se réveilla.
Ce fut si rapide qu’elle pensa qu’elle était folle et qu’elle n’avait pas dormi du tout, mais non, quelque chose avait changé. Elle tendit l’oreille et ne détecta aucun signe de Lucy dans l’autre lit. Par ailleurs, il y avait un rai de lumière orangée qui filtrait sous la porte.
— Lucy ? murmura-t-elle.
Elle ne reçut aucune réponse en provenance de l’autre matelas, alors elle se mit à farfouiller autour d’elle jusqu’à ce qu’elle mette la main sur la bougie et quelques allumettes abandonnées.
La lumière confirma que Briar était bien seule. Un creux en forme de croissant dans la literie montrait où Lucy avait dormi. Les tuyaux étaient silencieux, même s’ils étaient encore chauds contre la main de Briar. La pièce était confortable mais vide, et son unique bougie ne suffisait pas à repousser l’obscurité.
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