— Bien, bien. C’est un scientifique, ce docteur. Un inventeur qui est arrivé peu après la construction du mur. Nous ne savons pas exactement d’où il vient, et nous ne savons pas ce qui ne va pas chez lui. Il porte toujours un masque, même lorsque l’air est respirable, comme ici, alors nous ne savons pas à quoi il ressemble. Quoi qu’il en soit, il est vraiment intelligent. Il maîtrise parfaitement les objets mécaniques comme celui-ci.
Elle remua à nouveau l’épaule.
— Et les tunnels, et la Daisy.
— Oui, ça aussi. C’est un sacré bonhomme. Il peut fabriquer n’importe quoi à partir de rien. Je n’avais jamais entendu parler de quelqu’un comme ça auparavant. Enfin… (Elle ajouta un mot de plus, un mot qui poussait la discussion vers une question à laquelle
Briar ne voulait pas répondre.) Presque. Briar se retourna et s’appuya sur son coude.
— Où voulez-vous en venir, Lucy ?
— Oh, allez. Vous n’êtes pas idiote. Vous ne vous posez pas la question ?
— Non.
— Même pas un peu ? C’est une sacrée coïncidence, quand même. Il y a beaucoup de rumeurs ici sur le fait que ce serait…
Elle répondit sèchement :
— Ça ne l’est pas. Je peux vous le promettre.
Lucy baissa les yeux, non pas sous l’effet de la fatigue, mais avec un air rusé qui troubla Briar. La tenancière déclara :
— C’est une énorme promesse, de la part d’une femme qui n’a jamais rencontré notre terrible vieux docteur.
Briar faillit répondre qu’elle n’avait pas besoin de le voir, mais au lieu de cela, elle dit lentement, en mesurant chacun de ses mots sous le regard avide de Lucy :
— Je ne connais pas ce Dr. Minnericht, mais il ne peut pas s’agir de Leviticus. Car même si Levi était un vieux fou, c’était un vieux fou qui serait venu me voir s’il avait été vivant tout ce temps. Ou, s’il n’était pas revenu pour moi, il l’aurait fait pour Zeke.
— Il vous aimait tant que ça ?
— Aimer, non. Je ne pense pas que c’était de l’amour. De la possessivité, peut-être. Je ne suis qu’une chose de plus qui lui appartient, sur le papier. Et Zeke est une chose de plus qui lui appartient, par le sang. Non. (Elle secoua la tête, puis déplia son coude et s’allongea sur le matelas, tapotant l’oreiller en plume et l’aplatissant avec sa joue.) Il n’aurait jamais laissé les choses comme ça. Il serait venu nous chercher que nous le voulions ou non.
Lucy digéra l’information, mais Briar n’arriva pas à lire sur son visage ce qu’elle en pensait.
— Je suppose que vous le connaissiez mieux que personne.
Briar acquiesça.
— Je suppose que oui. Mais parfois, j’ai l’impression que je ne le connaissais pas du tout. C’est comme ça, parfois. Les gens vous manipulent. Et j’étais idiote, alors c’était facile pour lui.
— Vous n’étiez qu’une gamine.
— C’est du pareil au même. Mais à présent, c’est à mon tour de poser une question.
— Allez-y, répondit Lucy.
— D’accord. Vous n’êtes pas obligée de me répondre si vous n’en avez pas envie.
— Aucun problème. Rien de ce que vous pourrez me demander ne m’embarrassera.
— Tant mieux. Parce que je mentirais si je disais que je ne me suis pas posé de questions à propos de vos bras. Comment les avez-vous perdus ?
Lucy retrouva son sourire.
— Ça ne me gêne pas. Ce n’est pas un secret, de toute façon. J’ai perdu le bras droit au moment de l’évacuation, quand nous avons tous fui au risque de mourir, ou pire.
» J’étais de l’autre côté de la place, plus près de la décharge que de la jolie colline sur laquelle vous habitiez. Mon mari Charlie et moi, nous tenions un commerce où les gens avaient l’habitude de venir, principalement des hommes. Les vieux rôdeurs et les pêcheurs dans leurs manteaux huilés, les prospecteurs avec leurs casseroles en étain qui s’entrechoquaient dans leurs dos… Ils venaient pour la cuisine. Je suis désolée, j’aurais dû le dire en premier, ce n’était pas un bordel ou quelque chose dans ce style-là. Nous avions un petit bar, plus petit que Chez Maynard et deux fois moins beau.
» On l’appelait le Phoque Capricieux et on ne s’en sortait pas trop mal. On servait principalement de la bière et de l’alcool, du poisson poché ou frit dans du pain. Nous n’étions que deux, Charlie et moi, pour tenir le commerce et, même si ce n’était pas parfait, c’était correct.
Elle se racla la gorge, puis reprit :
— Donc, il y a seize ans, cette grosse machine est descendue de la colline en écrasant tout, en creusant sous la ville. Vous connaissez déjà cette partie-là. Vous savez ce qu’elle a détruit, et vous savez probablement mieux que personne si le Boneshaker est à l’origine de la fuite du Fléau ou non. Si quelqu’un le sait, c’est vous .
Briar répondit doucement :
— Mais je ne sais pas , Lucy. Alors j’imagine que personne n’a de réponses.
— Minnericht croit savoir, dit-elle, changeant temporairement de sujet. Il pense que le Fléau a quelque chose à voir avec la montagne. Il dit que le Rainier est un volcan, que ceux-ci produisent du gaz toxique et que, s’ils ne le recrachent pas, celui-ci reste sous terre. À moins que quelque chose ne creuse et le laisse s’échapper.
Briar se dit que la théorie était aussi bonne qu’une autre, alors elle répondit :
— Je ne connais rien aux volcans, mais c’est crédible.
— Je ne sais pas. C’est simplement ce que dit le Dr. Minnericht. Il est peut-être cinglé, c’est impossible à dire. Il m’a fabriqué ce bras, alors je lui suis redevable, en dépit du fait qu’il rend également les choses compliquées.
— Mais vous et Charlie… coupa Briar.
Elle ne voulait pas en entendre davantage sur Minnericht pour le moment. Même son nom la mettait mal à l’aise, et elle ne savait pas pourquoi. Elle savait que ce n’était pas Leviticus, même si elle ne pouvait pas dire à Lucy pourquoi elle en était certaine. Mais cela n’avait pas d’importance ; l’homme pouvait tout aussi bien être le fantôme de Levi, si les gens en étaient convaincus.
Lucy reprit :
— Oh, oui. Eh bien, le Fléau a rongé son chemin dans la ville et il fallait fuir. Mais j’étais au marché en train de récupérer des provisions lorsque l’évacuation a été ordonnée, et nous avons été emportés par la panique. Charlie était au Phoque Capricieux. Cela faisait dix ans que nous étions mariés et je ne voulais pas le laisser, mais les officiers m’y ont obligée. Ils m’ont embarquée et m’ont fait sortir de la ville comme si j’étais un ivrogne effondré sur un trottoir.
» Ils étaient déjà en train de monter les murs, ceux en toile traitée à la cire et à l’huile. Cela ne fonctionnait pas très bien, mais c’était mieux que rien, et les ouvriers continuaient à mettre en place les structures. Dès que j’ai pu, quelques jours après la grande panique, j’ai enfilé un masque et je les ai traversés en courant, pour retourner au Phoque Capricieux, rejoindre Charlie.
» Mais, lorsque je suis arrivée là-bas, je ne l’ai pas trouvé. L’endroit était vide et les fenêtres avaient été cassées. Des gens avaient jeté des choses à l’intérieur et avaient volé ce qu’ils avaient trouvé. Je ne pouvais pas le croire : piller à un moment pareil !
» Alors je suis allée à l’intérieur et je l’ai appelé, encore et encore, et il a répondu de l’arrière-boutique. Je suis passée de l’autre côté du comptoir et il était là, recroquevillé dans la cuisine, mordu de partout et recouvert de sang. Une grande partie de celui-ci n’était pas le sien. Il avait tué trois des Pourris qui avaient tenté de l’emporter. Vous savez comment ils font, comme des loups sur un cerf. Il était seul avec leurs cadavres, mais il était mordu. Il lui manquait une oreille et un bout de pied, et son cou était à moitié déchiqueté.
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