— Nous montons ! déclara le capitaine. Nous montons ! Vous les voyez ? Où sont-ils allés ?
Tous les yeux étaient rivés sur la vitre, scrutant tous les angles pour tenter de découvrir une trace de leurs attaquants.
— Je ne les vois pas, dit Parks.
— Nous ne pouvons pas les avoir perdus comme ça, lança M. Guise.
Parks respira lentement et calmement, et dit :
— Ils nous pourchassent avec un ballon plus petit. Peut-être qu’ils n’auraient pas dû nous rentrer dedans. Peut-être que leur coque n’a pas pu supporter les dégâts.
Zeke n’arrivait pas à décrocher ses doigts de la ceinture. Il la serrait si fort que ses articulations blanchissaient. Il tendit tout de même le cou pour voir par la vitre et il retint sa respiration, faute de pouvoir la calmer. Il n’avait jamais été très pratiquant, et sa mère n’était pas vraiment femme à aller à l’église, mais il se mit à prier pour que, quel que soit l’endroit où était parti l’autre ballon, il ne revienne pas. Mais la voix de Parks ne le rassura pas :
— Non, non, non, non, non !
— Où ?
— En bas.
— Où ? Je ne le vois pas, insista le capitaine.
Et à ce moment-là, une autre collision secoua le ballon et l’envoya valdinguer dans les airs. La ceinture à laquelle Zeke s’accrochait lâcha, et celui-ci fut éjecté contre le sol, roula jusqu’à la paroi et revint au milieu du pont. Il se mit à avancer péniblement en rampant. Étant donné l’inertie du dirigeable, la première chose à laquelle il put s’accrocher fut le volant de coffre-fort qui se trouvait sur la porte du local à marchandises. Il s’y enroula, aussi fortement que possible.
Quelque part sous lui, une plaque d’acier s’étirait et se fendait, et des rivets étaient projetés, aussi durs et rapides que des balles. Sur le côté, un propulseur crachait et sifflait, émettant des sons que n’était pas censé produire un moteur en état de marche. Devant eux, le Fléau s’étalait sur le paysage, et il fallut un moment à Zeke pour comprendre que s’il pouvait le voir directement devant lui, c’est parce que le ballon faisait face au sol et était sur le point d’entrer en collision avec ce qui se trouvait sous cette purée de pois.
— On va s’écraser, hurla-t-il, mais personne ne l’entendit.
La conversation animée des membres de l’équipage les occupait tous, et même les cris du garçon ne pouvaient pas les distraire.
— Propulseur gauche !
— En panne, ou bloqué, ou… Je ne sais pas ! Je n’arrive pas à mettre la main sur le stabilisateur !
— Ce stupide dirigeable n’en a peut-être pas. Propulsion à droite, freins pneumatiques. Bon Dieu, si nous ne remontons pas bientôt, nous ne le ferons jamais.
— Ils remettent ça !
— Ils sont fous ? Ils nous tueront tous s’ils nous rabattent au sol !
— Je ne suis pas sûr qu’ils en aient quelque chose à faire…
— Essaie cette pédale ! Non, pas celle-là ! Donne un coup, puis remonte-la…
— Ça ne fonctionne pas !
— Nous fonçons sur…
— Trop lent !
Zeke ferma les yeux et les sentit s’enfoncer dans ses orbites sous la pression de la descente.
— Je vais mourir ici, ou je vais mourir en bas, au sol, dans un ballon ! Ce n’est pas ce que je voulais… se dit-il, parce que personne d’autre n’écoutait. Ce n’est pas ce que je voulais faire. Oh, Seigneur.
Le ventre du dirigeable frotta le long d’une nouvelle surface, plus rugueuse et faite de briques, et les pierres poussiéreuses et irrégulières râpèrent le long de la coque et s’éclatèrent au sol.
— Qu’est-ce que nous avons heurté ? demanda Parks.
— Un mur !
— Celui de la ville ?
— Je ne sais pas !
Le ballon tournoyait de façon incontrôlable et se cognait contre des obstacles durs et des choses tranchantes, mais il ralentit, puis il remonta si subitement que le bond fit venir davantage de bile dans la bouche de Zeke. Il en cracha un peu sur sa visière.
Enfin, le dirigeable s’arrêta avec geste impitoyable, comme un coup sec sur la laisse d’un chien.
L’adolescent tomba du volant auquel il se cramponnait et s’effondra face contre terre.
— Coincés, déclara le capitaine d’un ton sinistre. Nous sommes fichus, ils nous ont bloqués.
L’un des pirates écrasa la main du garçon et celui-ci hurla, mais ce n’était pas le moment de se plaindre. Quelqu’un tambourinait impatiemment à la porte principale. C’était le bruit produit par un individu grand et très, très énervé. Zeke se redressa et s’éloigna, battant en retraite vers le recoin à côté de la porte du local à marchandises. Il s’y recroquevilla tandis que le capitaine et son équipage sortaient pistolets et lames.
Ils abandonnèrent leurs sièges et tentèrent d’abord de maintenir la porte fermée, mais elle avait été endommagée avant même que le Clementine ne heurte la tour Smith, et à présent elle tenait à peine aux charnières. Les épaules avaient beau pousser et les pieds résister, la personne qui était de l’autre côté était plus lourde ou plus déterminée. Centimètre par centimètre, la porte céda.
Zeke n’avait nulle part où aller et rien pour participer à la bataille. Il regarda depuis le sol tandis qu’un bras noir comme du charbon passait par l’ouverture d’un côté et qu’un autre, blanc et robuste, surgissait par la gauche. Le premier attrapa Parks par les cheveux et lui cogna la tête contre l’encadrement de la porte, mais ce dernier se servit de son couteau pour taillader la main jusqu’à ce qu’elle se retire en saignant. Elle revint aussitôt à l’intérieur en tenant elle aussi une lame.
Le gros bras blanc de l’autre côté aurait pu appartenir à un géant ou à un de ces immenses gorilles que Zeke avait une fois aperçus dans un cirque. Bien qu’il ne fût pas couvert de poils, il était plus long que tous ceux que le garçon avait vus et il frissonna à l’idée de rencontrer l’homme à qui il appartenait.
Le bras blanc plongea, attrapa la botte la plus proche, et tira. M. Guise s’affala sur le sol, d’où il se mit à donner des coups de pied contre tout ce qui était à sa portée. La monstrueuse main se retira pendant moins d’une seconde, et réapparut en tenant un revolver, dont elle se servit pour tirer directement à travers le pied de Guise.
La balle remonta le long de la botte, ne s’arrêtant pas là, mais traçant une ligne droite à travers la cuisse de Guise jusqu’à atteindre la chair tendre de son avant-bras. Il hurla et tira à son tour sur la porte, sur le bras, et sur tout ce qui bougeait de l’autre côté.
Mais les balles n’arrivaient pas à traverser le battant renforcé et la main géante ne semblait pas touchée.
La porte céda de quelques centimètres supplémentaires, ployant sous la force conjuguée des hommes qui la poussaient. Le capitaine quitta son poste pour se rapprocher du coffre. Il fit dégager Zeke en lui décochant des coups de pied, lui imprimant des bleus sur les jambes et les côtes tandis qu’il l’écartait de son chemin et faisait tourner le volant pour ouvrir la porte.
— Tenez cette entrée ! ordonna-t-il.
Ses hommes faisaient de leur mieux, mais Guise saignait et Parks avait reçu un mauvais coup qui donnait à son front l’aspect d’un fruit pourri.
Les solides frères indiens repoussaient la porte cabossée avec leur dos et résistaient face à leurs agresseurs.
De l’autre côté du pont, une trappe de secours s’ouvrit en laissant entendre des grincements de charnières qui n’avaient pas été souvent utilisées. Zeke regarda le capitaine se glisser hors de la cabine, s’accrochant et escaladant le ballon comme une araignée, jusqu’à ce qu’il disparaisse et que, par l’ouverture, il n’y eut plus rien d’autre à voir qu’un carré de ciel empoisonné par le Fléau. Il entendait les pieds et les genoux de l’homme qui grimpait sur la coque extérieure, cherchant les crochets des pirates et essayant de les enlever à la main.
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