— C’est parfait, répondit-elle, puis elle ferma la porte et alla s’asseoir sur le deuxième lit pendant que Swakhammer poursuivait sa route avec les autres hommes qui le suivaient comme des poussins.
Lucy s’était allongée de façon à faire reposer sa tête sur l’oreiller plat qui sentait le renfermé.
— Je n’ai pas vraiment besoin d’aide, indiqua-t-elle. C’est simplement que je ne voulais pas passer la nuit au milieu de ses vieux garçons stupides. Ils veulent aider, mais je ne suis pas sûre de pouvoir le supporter.
Briar approuva d’un signe de tête. Elle défit ses lacets et libéra ses pieds de ses chaussures, puis alla s’asseoir à côté de Lucy et s’apprêta à faire de même avec les bottes de sa compagne.
— Merci, ma chère, mais ne vous préoccupez pas de ça. Je préfère les garder pour le moment. Il est plus facile de les garder aux pieds que de les remettre le lendemain. Et demain, je ferai réparer cette vieille chose.
Elle bougea l’épaule en tentant de soulever son bras.
— Comme vous voulez, répondit Briar. Est-ce qu’il y a quelque chose d’autre que je puisse faire pour vous ?
Lucy se rassit et repoussa les couvertures.
— Je pense que ça va aller pour le moment. Au fait, je suis très heureuse pour votre main. Heureuse que vous ayez pu la garder. C’est triste et insupportable d’en perdre une.
— Moi aussi, j’en suis heureuse, répondit Briar. C’était terriblement rapide, la transformation de Hank. Que s’est-il passé pour que cela s’accélère autant ?
Lucy secoua la tête, s’installant sur l’oreiller.
— Je ne pourrais pas vous répondre avec certitude, mais voilà ce que je crois : tout le Fléau qui est coincé ici s’épaissit d’année en année. Avant, on voyait les étoiles la nuit, mais maintenant ce n’est plus le cas, on voit seulement la lune, à condition qu’elle soit claire et pleine. On ne peut pas dire qu’on voit le gaz, mais on sait qu’il est là, et on sait qu’il s’accumule à l’intérieur des murs. (Elle se recala sur le matelas de façon à pouvoir prendre appui sur la tête de lit et se hissa, ainsi que l’oreiller, pour pouvoir parler.) Un de ces jours, vous savez ce qui va se passer, n’est-ce pas ?
— Non. Que voulez-vous dire ?
— Ce que je veux dire, c’est que ces murs sont comme un bol, et tout récipient a une contenance limitée. Le Fléau remonte du soussol, n’est-ce pas ? Il se déverse continuellement dans cette enceinte. Le gaz est lourd et, pour le moment, il reste en bas, comme de la soupe. Mais un jour, il y en aura trop. Un jour, il va finir par déborder, sur les Faubourgs. Peut-être qu’il finira même par empoisonner le monde entier si on lui en donne le temps.
Briar retourna à son lit et desserra sa ceinture. Ses côtes lui faisaient mal sans elle, subitement désarmées par son absence et regrettant presque le soutien. Elle se frotta le ventre et dit :
— C’est une façon bien noire de considérer les choses. Combien de temps pensez-vous qu’il faille avant d’en arriver là ?
— Je ne sais pas. Peut-être cent ans. Peut-être mille. Il n’y a aucun moyen de le savoir. Mais ici, nous avons trouvé un moyen pour vivre avec. Ce n’est pas parfait, mais nous nous en sortons, non ? Et un jour, peut-être que le reste du monde aura besoin de savoir comment nous avons fait. Même si j’envisage le pire, même si on n’en arrive pas là, je peux vous promettre ceci : un jour, dans pas si longtemps que ça, les Faubourgs seront eux aussi plongés dans ce pétrin. Et tous ces gens, à l’extérieur des murs, vont devoir apprendre à survivre.
Le Clementine s’éloigna de la tour avec toute la grâce d’un oisillon apprenant à voler, et l’estomac mal en point de Zeke renvoya une pleine gorgée de vomi dans sa bouche. Il le ravala d’un coup, ce qui lui fit monter les larmes aux yeux, puis il s’accrocha à la sangle, qui ne servait à rien à part lui donner quelque chose à tenir.
Il la regarda en essayant de se concentrer sur autre chose que l’acide contre ses dents et le remous dans son estomac. C’était une ceinture, pensa-t-il. Quelqu’un l’avait bouclée et accrochée autour d’une poutre pour pouvoir se tenir. La boucle était en laiton avec un fond en plomb et portait, sur le devant, l’inscription « CSA ».
Tandis que le ballon plongeait, remuait et se déplaçait à toute allure au-dessus des rues couvertes par le Fléau, Zeke pensa à Rudy et se demanda s’il avait vraiment déserté l’armée de l’Union ou pas. Il repensa à la guerre à l’est, et se demanda pourquoi une ceinture de l’armée confédérée servait de sangle de maintien dans un… Et à nouveau les mots firent irruption dans son crâne… Dans un aéronef de guerre .
Cela lui donna autre chose à penser, détournant son attention du goût de lave chaude qu’il avait dans la bouche.
Au-dessus de la console, il vit des espaces de rangement munis de crochets qui semblaient pouvoir supporter des armes, et un tiroir carré sur lequel était écrit « Munitions ». Vers l’avant du ballon se trouvait une large porte dotée d’un volant de coffre-fort comme ceux que l’on voit dans les banques. Zeke supposa que ce devait être l’endroit où les marchandises étaient entreposées, car il fallait bien que la porte qui donnait accès à la cargaison dispose de solides verrous, mais d’un volant comme celui-ci ? Et il ne put s’empêcher de relever la façon dont le plancher, les murs et les joints autour de l’immense porte, étaient renforcés.
— Oh, Seigneur, murmura-t-il pour lui-même. Oh, Seigneur.
Il se recroquevilla autant que possible, de façon à former la plus petite boule de Zeke dont il était capable, et resta tapi là, dans la courbure de la paroi du dirigeable.
— Ballon à tribord ! hurla M. Guise.
— Manœuvres d’évasion ! ordonna ou déclara Parks, bien que le capitaine ait déjà réagi.
Brink tira violemment sur un dispositif au-dessus de sa tête et un ensemble de leviers sortit du plafond. Il actionna une commande qui avait la forme d’un trapèze et les réservoirs à gaz de l’aéronef sifflèrent si fort qu’ils en hurlaient presque.
— C’est trop chaud ! estima Parks.
— Ça ne fait rien ! répondit le capitaine Brink.
Par les vitres avant, qui recouvraient la moitié de la cabine ovale, Zeke aperçut le spectre terrifiant d’un autre dirigeable, plus petit mais tout de même imposant, qui fonçait tout droit sur le Clementine .
— Ils vont remonter, murmura M. Guise. Ils doivent remonter.
— Ils ne remontent pas ! hurla Parks.
— Nous n’avons plus le temps ! s’écria le capitaine.
— Qu’en est-il des manœuvres d’ évasion ? demanda Parks avec une pointe de moquerie dans la voix.
— Je n’arrive pas à faire en sorte que ces fichus propulseurs…
Le capitaine abandonna l’idée de s’expliquer et donna un coup de coude sur un bouton aussi gros que ses poings.
Le Clementine s’emballa comme un cheval nerveux, envoyant valdinguer son contenu et tout l’équipage vers l’arrière, sur les côtés, et en l’air ; mais cela ne permit pas d’éviter complètement l’impact. Le deuxième dirigeable lui rentra franchement dedans, puis il y eut un terrible fracas de métal et de tissus alors que les formidables machines se frottaient l’une contre l’autre en plein ciel. Zeke crut que ses dents allaient se déloger de ses gencives sous l’effet des vibrations, mais elles restèrent miraculeusement en place et, au bout de quelques secondes, le dirigeable se redressa et sembla sur le point de s’échapper.
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