— Par ici, je crois.
Dans un craquement, une lumière rouge et blanche illumina les environs sales et encombrés d’une lueur presque aveuglante.
— Adieu l’obscurité et le silence, nous n’en avons plus besoin, dit Swakhammer en revenant vers elles, la flamme grésillante dans la main. Tout va bien ?
— Je crois, répondit Lucy, malgré ce que Briar lui avait dit.
Swakhammer prit Briar par la main et Lucy par le bras et les tira toutes les deux en avant, titubant, trébuchant sur les membres des choses mortes qui tremblaient à l’endroit où elles étaient tombées.
— Ce sont… (La botte de Briar se prit dans quelque chose de mou. Elle se libéra pour pouvoir se remettre courir) …les deux pâtés de maisons les plus longs… (Son talon glissa à nouveau sur quelque chose d’humide et de collant) …de ma vie.
— Quoi ?
— Laissez tomber.
— Attention à la marche !
— Quelle marche ? demanda Briar.
— Celle-ci. Attention. En bas.
Elle la repéra parce que celle-ci était juste sous elle. Un carré de lumière jaune brillait à l’intérieur de la terre, au fond d’un trou avec des escaliers dont les bords étaient délimités par des sacs pleins de quelque chose de lourd et d’isolant, comme du sable. Elle s’y appuya et s’en servit pour se stabiliser pendant la descente, mais Lucy resta bloquée en plein milieu. Quelque chose n’allait pas avec son bras, même dans la pénombre et l’agitation de la fuite, Briar voyait bien qu’il y avait du liquide qui suintait et qu’il tremblait étrangement.
Sa propre main lui faisait mal, d’une douleur lancinante, et elle frissonna à l’idée de retirer le gant. Elle ne voulait pas savoir, mais pourtant il le faudrait bien, et vite. Si le Pourri avait mordu dans la chair à travers le gant, il ne restait pas beaucoup de temps.
Elle descendit maladroitement les escaliers fissurés et chuta presque jusqu’en bas, où le sol s’aplanissait. Il faisait tellement clair ici, après l’obscurité absolue des rues au-dessus, que, pendant un moment, elle eut du mal à voir quoi que ce soit d’autre que l’éclat chaud et grésillant du four dans l’angle.
— Nous avons perdu Hank, annonça Lucy.
Swakhammer ne demanda pas plus d’explications. Il se dirigea vers les doubles portes de cet ancien abri à tempête, et fit tourner une manivelle qui se trouvait à côté. Lentement, les battants se refermèrent, puis, avec un bruit sourd, ils se mirent en place. Une bande de tissu ciré collée le long du joint autour de la porte s’ajusta. Une fois que Swakhammer en eut bien vérifié la disposition, il tendit la main vers une traverse imposante qui était appuyée contre l’escalier, la souleva et la mit en place.
— Tous les autres sont là ?
— Je crois, lui répondit-elle.
Les yeux de Briar clignèrent et s’adaptèrent. Oui, tout le monde était présent, ce qui voulait dire qu’il y avait environ quinze personnes dans la pièce. Outre la petite équipe de Chez Maynard, quelques Chinois se tenaient les bras croisés à côté du four et murmuraient.
Pendant une terrible seconde, Briar eut peur d’être revenue à l’endroit où elle avait atterri en premier, et qu’il s’agisse des mêmes hommes que ceux qu’elle avait menacés avec son Spencer ; mais elle retrouva la raison et comprit que non, elle était assez loin du marché et de la pièce équipée d’un four dans laquelle elle était descendue à partir du tube jaune et sale.
De la poussière de charbon flottait sous forme de petits nuages sombres. Un courant d’air aspirant traversa la pièce lorsque les soufflets se mirent à pomper à côté du four, obligeant l’air à descendre par un autre conduit, jusqu’au sous-sol.
Au début, Briar n’avait pas vu les soufflets et le tube, mais oui, ils étaient bien là. Tout comme dans l’autre pièce, même si le four était plus petit ici, et les mécanismes qui actionnaient les puissants appareils semblaient un peu différents. D’ailleurs ils lui étaient étrangement familiers.
Swakhammer surprit le regard qu’elle lançait au four et répondit à sa question silencieuse.
— L’autre moitié de la locomotive ne servait à rien. Quelqu’un l’a jetée dans l’eau. Mais nous avons ramené ça ici, et maintenant cela fait un bon gros four, n’est-ce pas ? Rien dans ces souterrains ne peut produire plus vite de la vapeur.
Elle fit un signe de la tête.
— Génial, dit-elle.
— Pas vrai ?
Lucy s’était lourdement assise sur une épaisse table en bois, non loin du feu. Elle se servit de la lumière pour inspecter son bras, qu’elle n’était plus en mesure de réellement contrôler. Il remuait et faisait des mouvements brusques contre ses cuisses lorsqu’elle l’y posa pour essayer d’évaluer les dégâts. Un fin jet de lubrifiant jaillit sur sa jupe et la tacha.
— Saloperie, dit-elle.
Varney, qui était resté silencieux depuis qu’ils avaient quitté le bar, vint s’asseoir à côté d’elle. Il prit le bras mécanique dans ses mains et le retourna, le regardant sous toutes ses coutures.
— Vous l’avez saccagé, hein ? Il doit être terriblement lourd, je suppose. Ah, et puis vous avez perdu l’arbalète !
— Je sais, répondit-elle.
— Mais on le réparera, ne vous inquiétez pas. Il est fendu ici, juste là. Et ici aussi, ajouta-t-il. Et peut-être qu’un câble s’est rompu. Mais nous le réparerons et il sera comme neuf.
— Pas ce soir, répondit-elle. (Son poing s’ouvrit puis se referma, mu par sa propre volonté.) Je vais devoir attendre.
Elle se tourna vers l’un des Chinois et lui parla dans sa langue.
Celui-ci hocha la tête et s’engouffra dans l’un des passages, pour revenir quelques secondes plus tard en tenant une ceinture. Lucy l’accepta et la tendit à Varney.
— Attachez-moi, voulez-vous, très cher ? Je ne voudrais pas faire mal à quelqu’un ce soir, pas sans le vouloir. (Pendant que Varney se débrouillait pour lui mettre le bras en écharpe, Lucy fit un signe de tête vers Briar.) C’est le moment, mon chou. Il ne faut pas perdre de temps.
Swakhammer retira son masque et le cala sous son bras.
— De quoi parlez-vous ?
— Hank l’a mordue. Ou du moins, l’un d’eux l’a fait, à la main. Il faut qu’elle retire ce gant et nous laisse regarder.
Briar déglutit avec difficulté.
— Je ne sais pas si c’était Hank ou non. Je ne crois pas qu’il soit passé à travers. Ça m’a fait mal, mais je ne crois pas…
— Enlevez-le, ordonna Swakhammer. Maintenant. Si la peau a été touchée, plus vous attendez, plus ce sera difficile à traiter.
Il fit un pas vers elle et voulut lui prendre la main, mais elle la retira, la ramenant contre elle.
— Non, dit-elle. Non. Je vais le faire. Je vais vérifier.
— D’accord, mais je vais tout de même insister pour regarder aussi.
Son visage ne trahissait pas de colère, mais il n’y avait pas non plus de négociation possible. Il se posta à côté d’elle et écarta les bras comme s’il avait ouvert une porte et qu’il lui proposait de passer la première. Il lui indiqua le four de la vieille locomotive, où la lumière éclairait le mieux et où la chaleur était la plus intense.
— D’accord, répondit Briar.
Elle se rapprocha de la chaleur autant qu’elle pouvait le supporter, et s’agenouilla contre une marche tachée de suie pour retirer son masque et son chapeau. Puis, se servant de ses dents pour ôter la sangle autour du poignet, elle retira le gant. Elle observa le dos de sa main et repéra un bleu qui arborait la forme d’un croissant de lune sur la chair, sous son petit doigt. Rapprochant sa main et la tournant pour qu’elle soit mieux éclairée, elle la regarda attentivement.
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