— Mademoiselle Angeline ? lança-t-il, tandis qu’à l’angle suivant, le monde lui parut s’éclaircir.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Nous sommes bientôt arrivés. Tu vois ? Les fenêtres sont toutes brisées et la lumière de la lune parvient à l’intérieur. Nous sommes tout près de l’endroit où ils se sont écrasés contre cette bonne vieille tour.
— Bien. Je me demandais simplement quelque chose. Rudy n’avait pas l’air de vouloir en parler et vous ne l’avez pas mentionné… Qui est ce Dr. Minnericht que vous avez évoqué tous les deux ?
La princesse ne s’arrêta pas, mais elle sursauta et tressaillit, comme si elle avait vu un fantôme ou assisté à un meurtre. Elle se raidit et rentra les épaules. Elle avait l’air d’une petite pendule toute frêle, tellement remontée qu’elle était prête à craquer. Elle répondit :
— Ce n’est pas son nom.
Et soudain elle se retourna, manquant une nouvelle fois de l’assommer avec sa lanterne, car elle ne savait pas à quelle distance il la suivait. Même sous son masque, son visage présentait des canyons et des pics ; son nez en bec d’aigle et ses yeux enfoncés, légèrement inclinés, dressaient la carte d’une personne en colère.
De sa main libre, elle saisit l’épaule de Zeke et le tira près d’elle, jusqu’à ce que la flamme blanche lui brûle presque le visage. Elle le secoua et le tira encore plus près, puis dit :
— Si quelque chose se passe mal, peut-être qu’il vaut mieux que tu saches. Nous sommes sur ses terres, dans cette partie de la ville. Si la situation tourne à la catastrophe et que tu n’arrives pas à prendre ce ballon, ou si tu tombes et qu’il te trouve, il vaut mieux que tu sois prêt.
Au dessus, les hommes juraient plus fort, dans un anglais prononcé avec toutes sortes d’accents. Zeke essaya de ne pas les écouter, et de ne pas fixer les rides profondes qui zébraient le visage tanné de la princesse. Mais il était hypnotisé par sa rage, incapable de bouger, ne serait-ce que pour détourner les yeux des siens.
— Il n’est pas médecin et il n’est pas allemand, en dépit du nom qu’il s’est choisi. Il ne vient pas de Hesse, ce n’est ni un étranger, ni un autochtone. Mais c’est ce qu’il aime dire, expliqua-t-elle.
Elle sursauta, comme si quelque chose de nouveau et d’horrible l’avait soudain frappée. Puis elle poursuivit, la flamme se reflétant dans ses yeux :
— Quoi qu’il affirme, quoi qu’il prétende, il n’est pas d’ici et il n’est pas l’homme qu’il dit être. Il ne révélera jamais la vérité parce qu’il vaut mieux pour lui qu’il mente. S’il te trouve, il voudra te garder, et plus j’y pense, plus je suis sûre que c’est ce qu’il fera. Mais rien de ce qu’il te dira ne sera vrai. Garde ça en tête et tu survivras à une rencontre avec lui, si jamais ça devait se produire. Mais…
Elle se recula et la peur panique qui s’était emparée d’elle s’atténua petit à petit.
— Mais nous n’avons qu’à faire en sorte que ça n’arrive pas, reprit-elle en lui tapotant la tête, ébouriffant ses cheveux et faisant dans le même temps frotter les sangles du masque contre sa peau irritée. Alors montons, que tu prennes ce ballon.
Elle le relâcha et, retrouvant le sourire, se lança dans l’ascension d’une nouvelle volée interminable de marches, jusqu’à atteindre le sommet et sentir un vent frais dans les escaliers.
Ezekiel devait faire attention à ne pas oublier que l’air n’était pas totalement respirable. Il était seulement froid et provenait de l’extérieur. Cela ne voulait rien dire, et surtout pas qu’il pouvait enlever son masque, même s’il aurait donné n’importe quoi pour pouvoir le faire. Il était bouleversé par la diatribe d’Angeline et troublé par les hommes bruyants et bourrus qui travaillaient sur le plancher au-dessus de lui.
La princesse ouvrit la voie avec sa lanterne et salua les membres de l’équipage par un juron qui fit rire Zeke.
Ils se retournèrent pour regarder la vieille femme et son étrange lampe blanche, ainsi que le gamin efflanqué et ébouriffé qui se trouvait derrière elle.
Il compta cinq hommes, dispersés dans la salle, qui s’activaient à des choses utiles, comme calfeutrer des trous ou taper des maillets contre des boulons tordus qui sortaient du fuselage d’un dirigeable si grand que le garçon ne pouvait même pas en voir l’extrémité. Seule une partie de la coque était venue se fracasser contre la rangée de fenêtres, qui avaient été réduites en poussière sous l’impact.
Le Clementine était soit bloqué, soit amarré de force. Zeke ne connaissait pas la différence et ne savait pas non plus si c’était important.
Attaché aux poutres de soutien du mur, le ballon était presque entièrement entré dans le bâtiment où les cinq hommes travaillaient à réparer ses pièces cabossées. Une large brèche était sur le point d’être refermée sous les efforts acharnés d’un homme muni d’une pince aussi grosse qu’un arbrisseau, alors qu’un autre, portant un masque orange foncé, remontait les mailles d’un filet amoché.
Deux des cinq pirates rendirent son salut à la princesse par d’autres grossièretés. L’un d’eux semblait être le responsable.
Ses cheveux étaient roux sous les sangles du masque et son corps massif était couvert de tatouages complexes et de cicatrices. Sur un bras, Zeke repéra un poisson aux écailles argentées, et sur l’autre, un taureau bleu foncé.
Angeline lui demanda :
— Capitaine Brink, êtes-vous bientôt prêt à repartir ?
— Oui, mademoiselle Angeline, répondit l’homme. Une fois que cette fissure dans la coque sera refermée, nous pourrons décoller et prendre un passager ou deux. C’est votre ami ?
— C’est le garçon, répondit-elle, en esquivant l’insinuation. Vous pouvez le déposer n’importe où à l’extérieur, du moment que vous le sortez de là. Et, lors de votre prochain passage, je vous donnerai le reste de ce que je vous ai promis.
Il ajusta son masque tout en observant Zeke de haut en bas, comme s’il envisageait d’acheter un cheval.
— Ça me convient, madame. Mais il vaut mieux que vous sachiez que notre prochain passage risque de ne pas se faire de sitôt. Nous sommes un peu pressés de continuer, et de partir loin.
— Pourquoi ça ? demanda-t-elle.
— Nous suivons le marché, répondit-il vaguement. Rien qui ne doive vous inquiéter tous les deux, il n’y a pas de problème. Fiston, entre dans la cabine. Angeline, vous êtes sûre de ne pas vouloir quitter la ville ?
— Oui, capitaine, merci. J’ai des affaires à régler ici. J’ai un déserteur à tuer, ajouta-t-elle tout bas.
Zeke l’entendit et demanda :
— Vous n’allez pas vraiment le faire, n’est-ce pas ?
— Non, probablement pas, mais je vais l’épingler.
Elle avait répondu avec désinvolture et observa les hommes poursuivre leurs réparations. Puis, s’adressant à Brink :
— Il ne ressemble pas au dernier ballon dans lequel je vous ai vu.
Il avait pris un maillet et donnait de grands coups sur une plaque tordue. Il s’interrompit pour lui répondre :
— Il est nouveau. Vous avez l’œil !
— Et vous l’avez appelé Clementine ?
— Oui, c’était le nom de ma maman. Elle n’a pas vécu assez longtemps pour le voir voler.
— C’est très attentionné de votre part, déclara-t-elle.
Mais il y avait un doute dans sa voix, même si elle essayait de le cacher à Zeke.
— Quelque chose ne va pas ? murmura celui-ci.
— Non, répondit-elle d’une voix neutre. Tout va bien. Je les connais, lui assura-t-elle. Voici le capitaine Brink, comme tu l’auras très certainement deviné. À côté de lui, c’est son second, Parks ; et là-bas, avec les filets, c’est monsieur Guise. C’est bien ça ?
Читать дальше