Elle l’appela encore une fois en essayant de couvrir le terrible grondement provoqué par le frottement du sable et le roulement des vagues.
Elle ne reçut pas d’autre réponse que le lourd fracas de l’océan qui venait s’écraser sur le rivage. Le tunnel vacilla. Briar n’aurait jamais pensé que quelque chose d’aussi imposant pouvait se montrer aussi léger et fragile qu’un jouet d’enfant, et pourtant ! Il se replia sur lui-même et sur l’ancien dispositif qui l’avait soutenu jusqu’à présent.
La masse volumineuse oscilla et s’écrasa, s’aplatissant aussi subitement qu’un château de cartes.
L’effondrement souleva un nuage de poussière qui fut aussitôt rabattu par l’humidité ambiante.
Briar resta figée. Ses jambes s’ajustaient aux mouvements du sol et elle réussissait à rester debout. Elle essaya de se répéter mille et une choses qui l’empêcheraient de céder à la panique.
Elle remercia Dieu d’être à l’extérieur, car elle avait déjà connu quelques méchantes secousses par le passé, et il était bien plus terrifiant de voir le plafond au-dessus de soi menacer de s’écraser. Elle murmura désespérément :
— Zeke n’était pas là-dedans. Il n’est pas encore sorti, sinon il m’aurait vue. Il n’était pas dans le tunnel quand celui-ci s’est écrasé, il n’y était pas.
Cela signifiait qu’il était encore à l’intérieur de la ville, quelque part, mort ou vif.
Si elle n’était pas persuadée qu’il allait bien, elle se serait mise à pleurer, et cela ne la ferait pas avancer. Zeke était maintenant coincé dans Seattle.
Il n’était plus question d’attendre.
Il fallait aller le sauver.
Comme il était désormais impossible de passer sous le mur, Briar allait devoir emprunter la voie des airs.
Le sol grondait toujours, mais il commençait à se calmer, et elle n’avait pas le temps d’attendre que le chemin soit parfaitement stable. Alors que les rochers s’entrechoquaient faiblement et que les bâtiments bas et hideux des Faubourgs vibraient dans leurs fondations, elle enfonça un peu plus son chapeau sur sa tête, leva sa lanterne et commença à remonter le rivage.
Il y avait deux méthodes pour franchir la muraille : par-dessus et par-dessous, c’est ce que Rector avait dit.
Il fallait oublier la solution souterraine, la voie des airs allait donc faire l’affaire.
Il était peut-être possible d’escalader la paroi, mais pas pour Briar. Peut-être qu’il y avait quelque part une échelle ou des escaliers dissimulés mais, si c’était le cas, Zeke serait passé par là plutôt que d’emprunter le tunnel.
Il ne restait donc plus qu’un seul moyen : un dirigeable.
Les marchands qui se rendaient sur la côte passaient au-dessus des montagnes quand ils le pouvaient. C’était dangereux, oui, car les courants d’air étaient imprévisibles et l’altitude rendait la respiration difficile ; mais franchir les cols à pied pouvait être mortel et rallongeait le temps de trajet. De plus, il fallait emporter des chariots et des animaux qui avaient besoin d’être soignés et protégés. Utiliser des dirigeables n’était pas la solution idéale mais, pour certains entrepreneurs, c’était encore la plus simple.
Sauf à cette époque de l’année.
Le mois de février était synonyme de pluie glaciale sur la côte. Et, de l’autre côté des montagnes, il y avait certainement de la neige, des orages, et des rafales qui auraient pu malmener un dirigeable.
Les seuls engins qui volaient en hiver étaient pilotés par des contrebandiers. Et, dès que Briar en prit conscience, elle comprit également autre chose : aucun commerçant respectueux de la loi n’irait positionner un précieux appareil au-dessus de Seattle ; aucun d’eux n’irait s’aventurer aussi près du Fléau acide et corrosif qui s’y amassait.
Mais elle savait à présent autre chose sur le gaz toxique.
Il avait de la valeur .
Les chimistes en avaient besoin pour fabriquer le suc-citron. Et il provenait de l’intérieur de la ville. Il y avait donc des dirigeables qui passaient régulièrement au-dessus de la muraille, ou qui allaient de l’autre côté, même pendant les pires périodes de l’année. À cet instant précis, deux éléments se présentèrent à elle, conduisant à une conclusion tout aussi évidente et, pour finir, à une suite d’actions logique.
Une seconde vague de secousses suivit la première, mais passa rapidement. Dès que le sol eut retrouvé sa stabilité, Briar Wilkes se mit à courir.
Sur le chemin qui la ramenait chez elle, elle passa devant des débris dans la rue et des gens qui pleuraient ou se disputaient, debout sur les pavés en vêtements de nuit. Un peu partout, des choses étaient tombées et avaient pris feu. Au loin, les tintements métalliques des véhicules de fortune des pompiers résonnaient, tandis que les quartiers se réveillaient les uns après les autres dans la panique.
Personne ne remarqua ou ne reconnut Briar alors qu’elle courait, lanterne à la main, remontait les pentes escarpées et contournait les vastes places où de gros objets étaient tombés en bloquant le passage. Là-bas, sur la plage, le séisme ne lui avait pas paru si terrible que cela, mais la terre se comportait parfois bizarrement et bougeait sans logique. Ça n’avait pas été aussi catastrophique que le…
Et, dans son souvenir, l’abominable furie destructrice du Boneshaker fit à nouveau trembler la terre sous ses pieds, abattant les parois des caves et ravageant le sous-sol, pilonnant les roches et creusant, foudroyant et détruisant tout ce qui se trouvait sur son passage.
…Elle n’était pas la seule à y penser, elle le savait. La catastrophe était dans tous les esprits à chaque fois qu’une secousse agitait le sol.
Elle n’était pas inquiète pour la maison de son père ; elle avait résisté à pire. Et, une fois sur place, elle ne fut même pas soulagée de la voir encore debout, sans dégâts apparents. Rien d’autre que la présence de Zeke devant l’entrée n’aurait pu la ralentir.
Elle poussa la porte et entra en coup de vent ; l’intérieur froid et sec était aussi vide qu’elle l’avait laissé.
Sa main s’arrêta sur la poignée de porte de la chambre de son père.
Il y eut un bref instant d’hésitation, une résistance à rompre une habitude établie depuis longtemps.
Puis elle saisit la poignée et la tourna.
Dans la chambre, il n’y avait que des ombres, jusqu’à ce qu’elle y promène sa lanterne. Elle la posa sur la table de chevet et nota, sans y prêter véritablement attention, que le tiroir dans lequel Zeke avait volé l’ancien revolver mentionné par Rector était toujours ouvert. Elle aurait préféré qu’il ait pris autre chose. Le pistolet en question était une antiquité ayant appartenu au beau-père de Maynard. Ce dernier ne s’en était jamais servi et l’arme ne fonctionnait probablement même plus, mais, bien entendu, Zeke ne pouvait pas le savoir.
Elle sentit à nouveau une pointe de regret et s’en voulut de ne pas lui en avoir dit davantage. Une histoire. N’importe laquelle.
Quand elle l’aurait retrouvé, alors…
Quand il serait de retour à la maison, elle lui raconterait tout ce qu’il souhaitait savoir, toutes les anecdotes, tous les faits. Il saurait tout, si seulement il rentrait vivant. Peut-être que Briar avait été une mauvaise mère, ou qu’elle avait seulement fait de son mieux. Cela avait peu d’importance alors que Zeke se trouvait dans cette ville toxique et emmurée où des morts vivants, victimes du Fléau, rôdaient en quête de chair humaine et où des sociétés criminelles avaient établi leurs repaires au fond de maisons de fortune et de sous-sols nettoyés.
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