Zeke ne voyait rien sur l’homme qui aurait effectivement pu le blesser, mais il se garda de le mentionner. Il ramassa sa lanterne, ajusta son sac et gronda :
— C’est une bonne chose pour vous que je n’ai pas eu mon pistolet.
— Tu en as un ?
— Oui, répondit-il en se redressant.
— Où est-il ?
Zeke tapota son sac.
— Tu es idiot, asséna l’homme assis aux vêtements amples qui tenait toujours la bouteille.
Puis il approcha de sa bouche le goulot qui se heurta à son masque à gaz en faisant un bruit sourd.
Il jeta un regard triste à l’objet et fit tournoyer les quelques dernières gouttes au fond.
— Je suis idiot ? Ma mère a une expression qui parle d’hôpital et de charité, espèce d’imbécile.
L’homme faillit répondre quelque chose de grossier sur la mère de Zeke, mais il se retint et lança :
— Je n’ai pas retenu ton nom, fiston.
— Je ne l’ai pas dit.
— Alors dis-le maintenant, répondit-il.
Il y avait dans ses paroles une pointe de menace. Zeke n’aimait pas ça.
— Non, dites-moi d’abord le vôtre, et ensuite je verrai si je vous dis le mien. Je ne vous connais pas, je ne sais pas ce que vous faites ici, et je…
Il farfouilla dans son sac jusqu’à en extraire le revolver de son grand-père. Il lui fallut pour cela une bonne vingtaine de secondes durant lesquelles l’homme sur le toit ne daigna pas bouger.
— J’ai une arme.
— Sans blague ? répondit l’homme, mais cette fois, il n’eut pas l’air impressionné. Et maintenant au moins, tu l’as dans les mains. Tu n’as pas une ceinture, un étui ?
— Je n’en ai pas besoin.
— D’accord. Comment tu t’appelles ?
— Zeke, Zeke Wilkes. Et vous ?
Sous son masque, l’homme fit un large sourire, certainement parce qu’il avait réussi à obtenir le nom du garçon avant de lui donner le sien. Zeke ne le devina qu’en voyant ses yeux se plisser derrière la visière.
— Zeke. Wilkes, en plus. Ce n’est pas moi qui vais te reprocher d’avoir abandonné le nom de ton père.
Et, avant que l’adolescent ne puisse réagir, il ajouta :
— Je m’appelle Alistair Grabuge Osterude, mais tu peux faire comme tout le monde et m’appeler Rudy si tu veux.
— Votre deuxième prénom est Grabuge ?
— Si je l’ai dit, c’est que c’est ça. Et si tu permets, Zeke Wilkes, j’aimerais bien savoir ce que tu viens faire ici. Est-ce que tu ne devrais pas être à l’école, ou au travail, ou quelque part ? Et, mieux encore, est-ce que ta mère sait que tu es là ? J’ai cru comprendre qu’elle avait un très fort caractère. Je parie qu’elle n’aimerait pas apprendre que tu t’es fait la malle.
— Elle est au travail. Elle ne rentrera pas avant plusieurs heures, et d’ici là je serai de retour à la maison. Elle ne le saura pas, donc elle ne s’inquiétera pas, répondit-il. Je perds mon temps à discuter avec vous, alors, si vous voulez bien m’excuser, j’ai des choses à faire.
Il remit l’arme dans son sac et tourna le dos à Rudy. Il respira lentement et régulièrement à travers les filtres de son masque et essaya de visualiser l’endroit où il se trouvait et celui vers lequel il voulait aller.
Toujours appuyé contre le mur, Rudy demanda :
— Où vas-tu ?
— Ce ne sont pas vos affaires.
— C’est juste, tu as tout à fait raison. Mais si tu me dis ce que tu cherches, je pourrais peut-être t’indiquer comment le trouver.
Zeke marcha jusqu’au bord du toit et regarda en bas, mais il ne put rien distinguer à travers l’air épais et collant. La lanterne ne révéla rien d’autre que de la brume teintée, dans toutes les directions où il regardait. Alors il répondit :
— Vous pourriez m’indiquer comment aller à Denny Hill ?
Rudy acquiesça, puis demanda :
— Mais où, sur Denny Hill ? La colline s’étend sur toute cette zone. Oh ! J’ai compris. Tu essaies de rentrer à la maison.
Sans même songer à hausser le ton ou se montrer évasif, Zeke répondit :
— Ce n’est pas ma maison, ça ne l’a jamais été, je ne l’ai jamais vue.
— Moi oui, indiqua Rudy. C’était une chouette maison.
— C’était ? Elle n’y est plus ?
Il secoua la tête.
— Je pense que si. Pour ce que j’en sais, elle existe toujours. Je voulais simplement dire qu’elle n’est plus belle. Ici, rien ne l’est. Le Fléau ronge la peinture et les fixations et donne une couleur brun jaune à tout.
— Mais vous savez où elle est ?
— À peu près.
Rudy déplia ses jambes et se leva en titubant en prenant appui sur sa canne.
— Je pourrais t’y emmener facilement si c’est là que tu veux aller.
— C’est bien là que je vais, acquiesça Zeke, mais que voulez-vous en échange de votre aide ?
Rudy réfléchit à la question, ou peut-être attendit-il simplement d’avoir les idées claires, puis il répondit :
— Je voudrais passer la maison en revue. Ton père était un homme riche et je ne sais pas si tout a été nettoyé de fond en comble ou s’il reste quelque chose.
— Qu’est-ce que je suis censé comprendre ?
— Exactement ce que je viens de dire, répondit sèchement Rudy. Ces maisons et ces bureaux… ils ne sont plus à quiconque, ou du moins il n’y a personne qui revient ici pour faire valoir ses droits. La moitié des gens qui vivaient ici sont morts, de toute façon. Alors ceux d’entre nous qui sommes restés là, nous… (Il chercha un mot pour adoucir la vérité.) Nous récupérons. Ou sauvons, comme tu préfères. Nous n’avons pas vraiment le choix.
Il y avait quelque chose qui n’allait pas dans cette logique, mais Zeke n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. Rudy cherchait à négocier, mais l’adolescent n’avait rien d’autre à proposer en échange. Cela pouvait donc être l’opportunité parfaite, à condition de la jouer finement. Il lança :
— Ça me semble juste. Si vous me conduisez jusqu’à la maison, vous pourrez prendre certaines choses qui y sont encore.
Rudy renifla.
— Ravi d’avoir votre autorisation, jeune monsieur Wilkes. C’est très généreux de votre part.
Zeke savait quand on se moquait de lui et il n’aimait pas ça.
— Bon, d’accord. Si vous réagissez comme ça, peut-être que je n’ai pas besoin de guide du tout. Peut-être bien que je peux trouver mon chemin tout seul. Je vous l’ai dit, j’ai des plans.
— Et un pistolet, oui, je crois que tu l’as mentionné. Ça fait de toi un homme fort, prêt à faire face au Fléau, aux Pourris et à tous les autres hors-la-loi de mon genre. À mon humble avis, tu es parfaitement prêt pour l’aventure.
Il se rassit sur le rebord du toit, comme s’il avait changé d’avis.
— Je peux la trouver seul, insista Zeke, un peu trop fort.
Rudy lui fit signe de se taire et dit :
— Calme-toi, fiston. Je te le dis pour ton bien, et pour le mien. Baisse la voix. Il y a ici des choses pires que moi, et de loin ! Et je te garantis que tu ne veux pas les rencontrer.
Il y avait deux façons de franchir la muraille qui encerclait entièrement l’ancien centre ville de Seattle. Quiconque voulait se rendre de l’autre côté pouvait soit passer au-dessus, soit en dessous. D’après Rector, Zeke avait opté pour la seconde solution.
Rector ne savait pas exactement ce qu’il avait emporté avec lui pour ce voyage ; il était quasiment sûr qu’il avait pris un peu de nourriture, des munitions et l’ancien revolver de service de son grandpère, volé dans le tiroir de la table de chevet de Maynard, où il était resté inutilisé pendant seize ans. Il avait également emporté quelques menus objets appartenant à son grand-père afin de pouvoir faire un peu de troc : une paire de boutons de manchettes, une montre à gousset et une cravate américaine. Rector l’avait aidé à se procurer un ancien masque à gaz cabossé.
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