— Tais-toi avant que je ne te force à le faire, menaça-t-elle.
— Mais il était juste, vous ne comprenez pas ? Les garçons et les filles qui vendent des sachets infectés dans la rue et les consomment, les voleurs, les prostituées, les fauchés et les gens qui ont fait faillite, tous ceux qui apprennent durement que la vie n’est pas juste… ils croient tous en Maynard parce que lui, il l’était.
Briar interrogea Rector sur les menus détails du départ de Zeke. Lorsque, finalement, un prêtre plus imposant que les autres suivi de plusieurs nonnes arriva pour la mettre dehors, elle en savait beaucoup… Mais rien de ce qu’elle avait appris n’était rassurant, et tout conduisait à une réalité terrifiante.
Son fils s’en était allé dans la ville emmurée.
Ezekiel Wilkes frissonna à l’entrée du vieux système d’évacuation des eaux usées. Il regarda dans le trou comme si celui-ci risquait de le dévorer, ou si lui-même souhaitait que ce fût le cas… car il avait soudain de sérieux doutes quant à toute cette histoire. Mais il se reprit. Il était arrivé jusque-là. Il n’avait plus que quelques mètres à faire dans un vaste tunnel pour atteindre une ville fonctionnellement morte bien avant sa naissance.
La lanterne vacilla sous l’effet d’un tremblement de froid qui agita son coude. Un plan plié et froissé dessinait un renflement dans sa poche. Il ne l’avait emporté que par acquit de conscience ; il le connaissait par cœur.
Mais il y avait une chose dont il n’était pas sûr, et cela le préoccupait.
Il ne savait pas où ses parents avaient vécu. Pas exactement, en tout cas.
Sa mère n’avait jamais mentionné d’adresse précise, mais il était sûr qu’ils avaient habité sur Denny Hill, ce qui lui donnait déjà un endroit pour commencer ses recherches. La colline en elle-même n’était pas tellement étendue et il savait en gros à quoi ressemblait la maison. Quand il était petit, au moment de se coucher, sa mère la lui décrivait comme si c’était un château. Si elle existait toujours, elle était de couleur lavande et crème, comportait deux étages et une tourelle. Il y avait un porche qui enveloppait l’avant de la maison ; y était installé un fauteuil à bascule peint de façon à donner l’illusion qu’il était en bois.
En réalité, il était en métal et muni d’un mécanisme qui le reliait au sol. Il suffisait de remonter une manivelle pour qu’il se mette à se balancer et berce ainsi la personne qui s’y trouvait assise.
Zeke était presque exaspéré d’en savoir si peu sur l’homme qui avait fabriqué ce fauteuil, mais il pensait savoir où chercher pour obtenir des réponses. Tout ce qu’il avait à faire, c’était de remonter le tunnel et trouver ensuite la colline immédiatement à sa gauche, qui devait être Denny Hill.
Il aurait aimé pouvoir demander confirmation à quelqu’un, mais il n’y avait personne.
Il n’y avait rien à l’exception d’une puanteur qui provenait des vapeurs lourdes d’un gaz mystérieux qui suintait toujours de la terre emmurée.
L’heure était venue d’enfiler son masque.
Il prit une profonde inspiration avant de placer le harnais sur son visage et de le fixer. Lorsqu’il expira, l’intérieur se couvrit de buée pendant une seconde, puis elle disparut.
Le tunnel avait l’air encore plus long et malsain lorsqu’on le regardait à travers le masque. Il apparaissait alors allongé et étrange, et l’obscurité semblait vaciller et se tordre dès qu’il tournait la tête. Les sangles du masque frottaient douloureusement aux endroits où elles passaient, au-dessus et en dessous de ses oreilles. Il inséra un doigt sous le cuir et le fit glisser d’avant en arrière.
Il vérifia sa lanterne pour la dixième fois et, en effet, elle était pleine d’huile. Il contrôla son sac et, oui, il avait bien pris tout ce qu’il avait pu chiper. Il était aussi prêt que possible, ce qui était tout juste assez.
Zeke remonta la mèche de la lanterne afin d’augmenter la luminosité au maximum.
Il franchit le seuil, quittant la nuit sombre pour plonger dans les ténèbres. Sa lanterne projeta un reflet doré dans la cavité en brique fabriquée par l’homme.
Il avait escompté partir plus tôt dans la matinée, peu après le départ de sa mère pour l’usine de traitement des eaux, mais il lui avait fallu toute la journée pour réunir ce dont il avait besoin. Par ailleurs, Rector avait fait des difficultés pour lui donner les renseignements nécessaires.
Du coup, il faisait presque sombre à l’extérieur et parfaitement noir à l’intérieur.
Il était au centre d’une bulle de lumière créée par la lanterne et qui l’entraînait en avant, vers l’inconnu. Il se fraya un chemin parmi les débris du plafond effrité qui s’empilaient et esquiva les morceaux de mousse plus épais que des algues qui pendaient du plafond. Il plongea sous les toiles d’araignées qui pendillaient et ondulaient d’une brique à l’autre.
Il détecta à plusieurs reprises des signes d’un passage antérieur, sans pour autant pouvoir dire si cela le rassurait, ou non, de ne pas être le premier à passer par là. Sur les murs, il remarqua des traces noires laissées par des allumettes frottées ou des cigarettes écrasées, et il nota de minuscules restes de cire informes qui n’étaient plus assez grands pour faire office de bougies. Les initiales « WL » avaient été gravées sur un tas de briques. Des morceaux de verre brisé luisaient entre les fissures dues aux intempéries.
Il n’entendait que le claquement régulier de ses propres chaussures, ses respirations étouffées et le grincement de charnière rouillée que faisait la lanterne en se balançant.
Puis il y eut un autre son, qui lui fit penser qu’il était suivi.
Il balaya l’espace autour de lui pour l’éclairer, mais ne vit personne. Il n’y avait aucun endroit où quelqu’un aurait pu se cacher. Le sentier était dégagé, des briques où il se tenait jusqu’à la plage. Devant lui, le chemin était moins visible. Jusqu’à la limite de son champ de vision, tout au bord de la zone éclairée par la lanterne, il n’y avait rien d’autre que du vide.
Le passage suivait une pente ascendante et Zeke montait donc lentement. Les endroits ouverts au-dessus de sa tête, là où les briques étaient tombées, ne laissaient pas voir le ciel car les trous étaient recouverts de terre. Dans le tunnel, les échos des petits bruits se firent plus sourds et plus proches. Zeke s’y attendait, mais il se sentit plus mal à l’aise qu’il ne l’aurait cru. Il savait que le conduit s’éloignait de la côte et se frayait un chemin sous la ville.
Si Rector avait raison, au bout de la voie principale, le tunnel allait se diviser en quatre. Le chemin le plus à gauche conduisait au sous-sol d’une boulangerie. Le toit de ce bâtiment constituerait un endroit à peu près sûr qui lui permettrait de se faire une idée des environs.
Sous terre et dans l’obscurité, il lui sembla que le chemin décrivait une courbe à gauche, puis à droite. Zeke ne pensait pas avoir tourné en rond, mais il était désorienté. Il espérait qu’il serait toujours capable de trouver Denny Hill une fois remonté à la surface.
Après un trajet qui lui sembla représenter plusieurs kilomètres, mais qui n’en faisait certainement pas autant, la voie s’élargit et se divisa comme l’avait annoncé Rector. Zeke prit le trou à l’extrême gauche, suivit le tunnel sur quelques centaines de mètres et déboucha sur un cul-de-sac, ou ce qui lui parut comme tel jusqu’à ce qu’il fasse légèrement marche arrière et trouve un passage secondaire. Le nouveau couloir ne semblait pas avoir été façonné, mais plutôt creusé artisanalement. Il n’avait l’air ni renforcé, ni sûr.
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