La seule façon de se libérer était de bouger et c’est donc ce qu’elle fit. Elle avança péniblement vers le couloir en traînant les pieds. Peut-être aurait-elle dû vérifier la présence d’intrus, mais un instinct primaire lui disait qu’il n’y avait personne. Le vide était trop complet et l’écho trop absolu. Il n’y avait pas âme qui vive à l’intérieur de la maison. Qu’il s’agisse de quelqu’un qui y avait sa place ou non.
La chambre de Zeke avait presque la même allure que lorsqu’elle y avait jeté un œil la veille. Elle semblait sale et dépouillée, en raison du fait qu’il ne possédait presque rien. La seule différence était qu’à présent un tiroir trônait au milieu du lit.
Il n’y avait rien à l’intérieur et Briar aurait bien été en peine de dire ce qu’il avait contenu auparavant. Elle l’ignora donc et se dirigea vers ceux qui étaient toujours à leur place. Ils étaient vides, à l’exception d’une chaussette égarée, tellement criblée de trous qu’elle ne pouvait plus recouvrir un pied.
Il possédait un sac. Elle le savait parce qu’il s’en servait pour se rendre à l’école, lorsqu’il daignait y aller. Elle l’avait fabriqué pour lui en cousant ensemble des morceaux dépareillés de cuir et de toile jusqu’à ce qu’il soit suffisamment solide et grand pour contenir les livres qu’elle pouvait à peine payer. Assez récemment, il lui avait demandé de le réparer, elle savait donc qu’il l’utilisait encore, mais elle ne parvint pas à mettre la main dessus. Une fouille rapide de la petite pièce ne lui permit pas de le retrouver, ni de déceler un indice révélant l’endroit où le garçon et le sac pouvaient bien se trouver… jusqu’à ce qu’elle se mette à genoux et soulève le bord du dessus-delit. Il n’y avait rien sous le lit, mais sous le matelas, entre le sommier et le sac de plumes comprimées, quelque chose créait un renflement étrange et géométrique. Elle glissa la main dans la literie et saisit un paquet de quelque chose de lisse qui bruissa entre ses doigts.
Des papiers. Une petite pile, de formes et tailles différentes.
Y compris…
Elle le retourna et inspecta le recto et le verso. La peur qui la saisit alors glaça ses poumons au point qu’elle pouvait à peine respirer.
…un plan du centre ville de Seattle, à moitié déchiré.
La partie manquante aurait indiqué l’ancien quartier financier où le Boneshaker avait provoqué un tremblement de terre catastrophique lors de sa première sortie d’essai, et depuis lequel, quelques jours plus tard, le Fléau avait commencé à suinter.
Comment Zeke avait-il réussi à se le procurer ?
Sur un des côtés, le plan avait été découpé avec soin, ce qui la conduisit à penser qu’il avait fait partie d’un livre, mais la petite bibliothèque de la ville n’avait jamais rouvert à l’extérieur des murs et il s’agissait de produits rares et chers. Il n’aurait pas été en mesure de l’acheter, mais peut-être l’avait-il volé, ou alors…
Le bout de papier avait un étrange parfum. Elle l’avait tenu pendant quelques dizaines de secondes avant de s’en apercevoir car l’odeur était si familière qu’elle passait presque inaperçue. Elle rapprocha la feuille de son nez et la renifla. Ce n’était peut-être que le fruit de son imagination. Il y avait un bon moyen de s’en assurer.
Elle repartit en trombe dans le couloir et se précipita dans sa propre chambre, où elle fouilla dans sa grande armoire grinçante jusqu’à ce qu’elle le trouve : un fragment de lentille qui datait des premiers temps, de ces horribles jours où l’ordre d’évacuer était récent et vague. Personne n’avait vraiment su ce qu’il fallait fuir, ni pourquoi ; mais tout le monde avait compris que c’était visible, à condition de porter un masque ou des lunettes avec des verres polarisants.
À l’époque, on n’avait pas encore procédé à d’autres tests. Les colporteurs avaient vendu des lentilles dans les rues à des prix ridicules, certaines n’étant en fait que de simples bouts de verre. D’autres provenaient de masques industriels cassés et de lunettes de sécurité, mais les moins chères ne valaient pas plus que des monocles ordinaires ou des fonds de bouteilles.
À cette période-là, l’argent n’était pas un problème. La lentille teintée, grande comme sa paume, que Briar tenait était authentique et fonctionnait aussi bien que les lunettes qu’elle avait laissées sur son étagère à l’usine.
Elle alluma deux bougies qu’elle transporta dans la chambre de Zeke. Elle eut alors suffisamment de lumière pour scruter, à travers le morceau de verre rayé, les documents qu’elle avait trouvés sous le matelas. Tous, du plan aux brochures en passant par les lambeaux d’affiches, luisaient d’un halo jaunâtre qui les marquait aussi clairement que s’ils étaient tamponnés d’un avertissement.
— Fléau, grommela-t-elle.
Ils étaient couverts de son résidu dégoûtant.
À vrai dire, ils étaient tellement contaminés qu’ils ne pouvaient provenir que de peu d’endroits. Elle pouvait difficilement imaginer son fils obtenir ces étranges papiers en se rendant dans la ville encerclée par son immense mur ininterrompu. Certaines boutiques du coin vendaient bien de menus objets que les gens avaient emportés lors de l’évacuation, mais les prix étaient souvent élevés.
— Maudits soient ses amis et leur stupide suc-citron, s’écria-t-elle. Maudits soient-ils, jusqu’au dernier .
Elle se releva et retourna dans sa propre chambre, cette fois-ci pour récupérer un masque en mousseline. Elle le plaqua sur son nez et sur sa bouche, et le noua derrière sa tête. Puis, elle étala sur le lit les documents trouvés sous le matelas. L’assortiment était étrange, c’était le moins que l’on puisse dire. Outre le plan, il y avait de vieux billets et des affiches, des pages de romans arrachées et des coupures de journaux plus vieilles que son fils.
Briar regretta de ne pas avoir ses gants de cuir avec elle. À leur place, elle se servit de la chaussette trouée pour manipuler les papiers, les trier et les passer en revue. Elle y aperçut son nom, ou du moins celui qu’elle portait auparavant.
Le 9 août 1864. Les autorités ont fouillé la maison de Leviticus et Briar Blue, sans toutefois trouver d’éléments concernant l’incident du Boneshaker. Blue restant introuvable, les soupçons sur sa malhonnêteté s’intensifient. Son épouse n’est pas en mesure de fournir des informations sur l’essai de la machine qui a presque ravagé les fondations de la ville et tué au moins trente-sept personnes et trois chevaux.
Le 11 août 1864. Arrestation de Briar Blue afin de l’interroger après l’effondrement d’une quatrième banque sur Commercial Avenue et la disparition de son mari. Son rôle dans les événements liés à l’incident du Boneshaker reste flou.
Briar se souvenait des articles. Elle se rappelait s’être forcée à trouver l’appétit pour déjeuner alors qu’elle survolait les rapports accablants, sans savoir à ce moment-là que sa nausée n’était pas seulement due à l’angoisse de l’enquête. Mais où Ezekiel s’était-il procuré ces coupures, et comment ? Tous ces bulletins avaient été imprimés seize ans auparavant et distribués dans une ville qui avait été tenue pour morte et était fermée depuis presque aussi longtemps.
Elle fronça le nez et s’empara de l’oreiller de Zeke dont elle prit la taie afin d’y fourrer les documents. Ils n’avaient pas dû être trop dangereux, enfouis ainsi sous la literie, mais plus elle les recouvrait, mieux elle se sentait. Elle ne voulait pas simplement les cacher ou les enfermer ; elle aurait aimé les enterrer. Mais cela n’était pas vraiment utile.
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