Après avoir lacé ses bottes et mit la main sur une épaisse veste en laine qu’elle enfila par-dessus sa chemise, elle récupéra son manteau pendu à l’autre montant du lit et passa ses bras dans les manches.
Dans le couloir, elle n’entendit aucun son provenant de la chambre de son fils, pas même un léger ronflement ou un froissement de draps. Ce n’était pas encore l’heure, pour lui, de se réveiller, même les jours d’école, où il s’abstenait d’ailleurs régulièrement d’aller.
Briar avait déjà vérifié qu’il savait lire correctement, et il comptait et additionnait mieux que bien des gamins qu’elle connaissait. Alors elle ne s’inquiétait pas trop. L’école aurait été un bon moyen de l’écarter des ennuis, mais c’était souvent en soi une source de problèmes. Avant le Fléau, lorsque la ville était suffisamment active, on comptait plusieurs établissements scolaires. Mais, par la suite, confrontés à une population décimée ou parsemée, les professeurs n’étaient pas toujours restés et la discipline s’était nettement relâchée.
Briar se demanda quand la guerre s’arrêterait à l’est. Les journaux en parlaient en termes enthousiastes. Une guerre civile, une guerre entre les États, une guerre d’indépendance ou une guerre d’agression. Tout cela semblait épique et, après dix-huit ans de lutte continuelle, ça l’était sûrement devenu. Mais si seulement la guerre s’achevait, alors peut-être cela vaudrait-il la peine de repartir vers l’autre côte. En récupérant tout ce qu’elle pourrait et en réunissant ses économies, peut-être serait-il possible de rassembler l’argent nécessaire pour recommencer à zéro, dans une ville où personne ne saurait rien de ses défunts mari et père. Ou, si l’occasion de partir ne se présentait pas, Washington pourrait devenir un État digne de ce nom et pas simplement un territoire distant. Si Seattle faisait partie d’un État, alors l’Amérique devrait envoyer de l’aide, n’est-ce pas ? Cela permettrait de bâtir un mur plus robuste ou peut-être de faire quelque chose pour traiter le gaz piégé à l’intérieur. Des médecins pourraient venir pour rechercher des traitements contre l’empoisonnement dû au gaz et, avec l’aide de Dieu, peut-être même parvenir à le soigner.
Cette pensée qui aurait dû être exaltante la laissa de marbre. À six heures du matin, alors qu’elle entamait une marche de trois kilomètres dans une vasière, Briar n’était pas d’humeur.
Le soleil se levait lentement et le ciel prenait la teinte diurne habituelle, grise et laiteuse, dont il ne se départait jamais avant le printemps. La pluie, qui tombait de biais car elle était vivement rabattue par le vent, arrivait à s’immiscer sous le chapeau en cuir à large bord que portait Briar ; elle remonta dans ses manches et coula le long de ses bottes jusqu’à ce qu’elle ait les pieds gelés et que ses mains prennent l’aspect de la peau de poulet encore cru.
Lorsqu’elle arriva à l’usine, elle avait le visage complètement engourdi par le froid, mais aussi légèrement brûlé par cette pluie à l’odeur étrange.
Elle contourna l’énorme enceinte dont la masse se détachait au bord du Puget Sound. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, l’usine pompait les eaux de pluie et celles des nappes phréatiques. On les purifiait, les traitait, les nettoyait jusqu’à obtenir une eau suffisamment pure pour être bue et utilisée pour la toilette. C’était une procédure lente et laborieuse qui demandait beaucoup de main-d’œuvre, mais était indispensable. Le Fléau avait empoisonné l’écosystème jusqu’à ce que l’eau des criques et des courants, contaminée, en ressorte jaunie. Même la pluie, quasiment constante, n’inspirait pas confiance. Les nuages qui la portaient pouvaient être passés au-dessus de la ville emmurée et avoir absorbé suffisamment de toxines pour mettre la peau à vif et faire déteindre les peintures.
Mais on pouvait faire bouillir l’eau, filtrer le Fléau, le faire passer à l’état de vapeur et le filtrer à nouveau. Et, après dix-sept heures de traitement, consommer l’eau sans danger.
D’imposants chariots tirés par de grands chevaux de trait emportaient l’eau dans des tonneaux et approvisionnaient les habitants, quartier par quartier. Elle était vidée dans des réservoirs collectifs où les familles la récupéraient.
Mais tout d’abord, il fallait qu’elle passe à l’usine de traitement des eaux. C’est là que Briar Wilkes et plusieurs centaines d’autres ouvriers passaient dix à quinze heures par jour à accrocher et décrocher des bonbonnes et des réservoirs en cuivre, et à les faire passer d’un poste à l’autre, d’un filtre à l’autre. La plupart des bidons étaient suspendus et pouvaient être déplacés à l’aide d’une glissière, mais certains étaient construits dans le sol et devaient donc être poussés d’une bouche à une autre, comme les pièces d’un puzzle coulissant.
Briar monta l’escalier à l’arrière du bâtiment et souleva la barre qui fermait l’entrée des ouvriers.
Elle eut un mouvement de recul lorsqu’elle aspira une pleine bouffée de l’air chaud et humide qui stagnait dans les lieux. Elle récupéra ses gants de travail dans l’angle opposé de la pièce, dans un des casiers où les ouvriers rangeaient les affaires qui appartenaient à l’entreprise. Ce n’était plus ceux en laine épaisse qu’elle portait durant son temps libre, mais des gants en cuir épais qui protégeaient ses mains contre le métal surchauffé des réservoirs.
Elle ne remarqua pas la peinture avant d’avoir entièrement enfilé le gant gauche. Sur la paume, le long des doigts et sur le dos des phalanges, quelqu’un avait tracé des traînées bleues. Le deuxième gant avait subi le même sort.
Briar était seule dans la zone réservée aux ouvriers. Elle était en avance et la peinture était sèche. Le méfait remontait donc à la nuit dernière, après son départ. Il n’y avait personne en particulier à accuser. Elle soupira et passa ses doigts dans le gant droit. Au moins, cette fois-ci, personne n’avait rempli l’intérieur de peinture. Ils étaient toujours portables et elle n’aurait pas à les remplacer. Peutêtre même que, plus tard, elle parviendrait à les nettoyer.
— Ils ne s’en lasseront jamais, soupira-t-elle. Seize foutues années. On pourrait croire que la blague a fait son temps.
Elle déposa ses propres gants en laine sur l’étagère qui avait, par le passé, porté son nom. Elle y avait écrit « Wilkes », mais quand elle avait eu le dos tourné, quelqu’un avait barré l’inscription et l’avait remplacée par « Blue ». Elle l’avait biffée et avait réécrit « Wilkes », et le jeu s’était poursuivi encore et encore, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucune place sur l’étiquette pour écrire quoi que ce soit. Tout le monde toutefois savait à qui appartenait ce casier.
Personne n’avait touché à ses lunettes et elle en fut soulagée. Les gants étaient déjà suffisamment chers et le matériel proposé par la société lui aurait coûté une semaine de salaire.
Tous les ouvriers avaient des lunettes équipées de verres polarisants. Pour des raisons que personne ne comprenait vraiment, cela permettait à celui ou celle qui les portait de voir le Fléau tant redouté. Même en quantité infime, il apparaissait alors sous forme d’un halo mi-jaunâtre mi-verdâtre qui suintait et s’écoulait goutte à goutte. Bien que le Fléau soit techniquement une substance gazeuse, il était très lourd et coulait ou s’agglutinait comme une épaisse vase.
Briar attacha les encombrantes lunettes derrière sa tête et accrocha son manteau à une patère. Elle s’empara d’une clé anglaise qui était presque aussi longue que son avant-bras et se rendit à l’étage principal pour commencer sa journée, laquelle allait consister à faire passer des creusets bouillants d’un poste à un autre.
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