Dix heures plus tard, elle enleva ses gants, s’extirpa de ses lunettes et les abandonna sur son étagère.
Elle ouvrit la porte métallique pour constater qu’il pleuvait toujours dehors, ce qui ne la surprit pas. Elle attacha la lanière de son grand chapeau à bord rond sous son menton. Elle n’avait vraiment pas envie que plus de mèches orange, conséquences de la pluie contaminée, viennent se mêler à sa chevelure sombre. Elle serra son manteau contre elle et enfonça les mains dans ses poches, puis elle prit le chemin du retour.
Pour revenir du travail, il lui fallait aller presque tout droit en remontant la colline, mais elle avait le vent dans le dos. Les rafales soulevaient l’océan en vagues et poussaient celles-ci jusqu’à ce qu’elles viennent s’écraser aux limites de la vieille ville. Le trajet en lui-même était long mais familier, et elle le parcourait sans faire particulièrement attention au vent ou à l’eau. Elle y était tellement habituée que ce n’était plus qu’un fond sonore, désagréable certes, mais qu’elle ne remarquait plus, hormis quand elle avait les orteils engourdis à cause du froid et devait taper du pied pour retrouver ses sensations.
La nuit tombait à peine quand elle arriva chez elle.
Cela lui fit plaisir de façon presque enivrante. En hiver, il était si rare qu’elle rentre chez elle avant que le ciel soit entièrement noir qu’elle était stupéfaite de pouvoir gravir les marches tordues en apercevant quelques taches de rose entre les épais nuages.
Et, même s’il s’agissait d’une maigre victoire, elle eut envie de la fêter.
D’abord, pensa-t-elle, il lui faudrait s’excuser auprès d’Ezekiel. Elle pourrait lui demander de s’asseoir et discuter avec lui, s’il voulait bien l’écouter. Elle lui raconterait quelques histoires si besoin. Mais pas tout, bien sûr.
Il était impossible qu’il soit au courant des pires détails, même s’il pensait probablement le contraire. Briar connaissait les histoires qui circulaient. Elle les avait entendues de ses propres oreilles et des dizaines de policiers, journalistes et survivants furieux étaient venus lui poser les mêmes questions à plusieurs reprises.
Alors Zeke les avait certainement entendues également. Il avait été accablé à l’école par tous ces commérages alors qu’il était encore assez petit pour pleurer devant tous. Une fois, il y avait des années de cela, alors qu’il lui arrivait à peine à la taille, il avait demandé si tout cela était vrai. Est-ce que son père avait vraiment construit la terrible machine qui avait détruit la ville jusqu’à ce qu’elle s’effondre en partie dans le sol ? Est-ce qu’il avait vraiment exhumé le Fléau ?
« Oui, lui avait-elle répondu, c’est ainsi que ça s’est passé, mais je ne sais pas pourquoi. Il ne me l’a jamais expliqué. Ne me pose plus de questions. »
Et, effectivement, il ne lui avait plus jamais posé de questions, même si Briar aurait parfois souhaité qu’il le fasse. S’il le lui demandait, elle arriverait peut-être à lui raconter quelque chose de positif, quelque chose d’agréable. Il n’y avait pas eu que de la peur et de l’étrangeté, après tout. Elle avait véritablement aimé son mari à une époque, et il y avait des raisons à cela. Tout n’était pas imputable qu’à son immaturité et à l’argent.
(Oh, elle savait qu’il était riche, et peut-être qu’à certains égards l’argent avait encouragé sa naïveté. Mais tout n’avait pas entièrement reposé là-dessus.)
Elle pouvait raconter à Zeke des histoires de fleurs envoyées en cachette, de billets écrits avec une encre qui était presque magique par sa façon de briller, de brûler, puis de s’évanouir. Il y avait eu de charmantes babioles et de plaisants jouets. Une fois, Leviticus lui avait fabriqué une broche qui ressemblait à un bouton de manteau, mais lorsqu’on faisait tourner le bord en métal ouvragé, de minuscules engrenages contenus à l’intérieur faisaient résonner une délicieuse mélodie.
Si Zeke avait posé la question, elle aurait pu partager une ou deux anecdotes qui auraient dressé de l’homme un portrait ressemblant moins à celui d’un monstre.
Elle comprit qu’elle avait été stupide d’attendre qu’il pose des questions. Soudain, tout lui sembla clair : elle aurait dû le lui dire. Expliquer à ce pauvre enfant qu’il y avait aussi eu de bons moments et qu’elle avait eu de bonnes raisons (c’était, du moins, ce qu’il lui avait semblé à l’époque) pour s’enfuir de la maison familiale. Elle avait quitté un père strict et distant, et avait épousé le scientifique alors qu’elle était à peine plus âgée que son fils actuellement.
De plus, la nuit précédente, elle aurait vraiment dû répondre : « Toi non plus tu n’as rien fait. Sur toi aussi, ils se trompent, mais tu as encore le temps de le prouver. Tu n’as pas encore fait des choix qui te marqueront pour la vie. »
Ces résolutions la rendirent joyeuse, encore plus que ce retour de bonne heure et l’espoir de trouver Zeke à la maison. Elle pouvait immédiatement commencer à corriger ses torts, qui n’étaient finalement que des erreurs imputables à ses doutes.
Sa clé grinça dans la serrure et la porte s’ouvrit sur la maison plongée dans le noir.
— Zeke ? Zeke, tu es là ?
La cheminée était froide. La lanterne était posée sur la table à côté de la porte. Elle s’en empara et chercha une allumette à tâtons. Il n’y avait pas une seule bougie allumée à l’intérieur et le fait de devoir utiliser la lampe l’agaça. Cela faisait des mois qu’elle n’était pas rentrée chez elle en ayant simplement besoin d’écarter les rideaux pour s’éclairer ; mais le soleil était presque couché et les pièces se trouvaient plongées dans l’obscurité, à l’exception des endroits où sa lanterne repoussait les ombres.
— Zeke ?
Elle ne savait pas vraiment pourquoi elle avait répété son prénom. Elle savait déjà qu’il n’était pas là. Ce n’était pas simplement l’obscurité, mais la façon dont la maison semblait déserte. Il régnait un calme que ne pouvait expliquer la porte fermée de sa chambre.
— Zeke ?
Le silence était insupportable mais Briar aurait bien été en peine de dire pourquoi. Ce n’était sûrement pas la première fois qu’elle trouvait la maison vide en rentrant et cela ne l’avait jamais rendue nerveuse auparavant.
Sa bonne humeur s’envola.
La lumière de la lanterne balaya l’intérieur des pièces, faisant ressortir les détails dans la lumière. Ce n’était pas dû à son imagination. Quelque chose n’allait pas. Un des placards de la cuisine était ouvert, celui où elle conservait les aliments secs lorsqu’elle en avait, notamment des biscuits en boîte et des céréales. Quelqu’un y avait fait une razzia et l’avait laissé vide. Au milieu de la pièce, devant le grand fauteuil en cuir, un morceau de métal renvoya la lumière de la bougie.
Une balle.
— Zeke ? appela-t-elle encore une fois, mais cette fois-ci, le ton était plus angoissé qu’interrogateur.
Elle ramassa l’objet et l’examina. Et là, alors qu’elle observait la petite pièce métallique, elle se sentit exposée.
Pas comme si on l’observait, mais comme si elle était sans défense.
Comme s’il y avait une menace, et que celle-ci avait trouvé un moyen d’entrer.
Les portes. Au bout du petit couloir, il y en avait quatre : l’une d’elles était celle d’un placard et les trois autres donnaient sur les chambres.
Celle de Zeke était ouverte.
Elle faillit en laisser tomber la lanterne et la balle. Sous l’effet d’une peur panique, elle sentit sa poitrine se comprimer et resta clouée sur place.
Читать дальше