L’une des dernières choses que le rouquin avait dites avant que Briar soit expulsée de l’orphelinat était :
— Je vous parie un dollar qu’il sera sorti dans dix heures. De toute façon, il le faut. Le masque ne le protégera pas plus longtemps et, s’il ne trouve pas un endroit sécurisé, il sait qu’il doit faire demitour et ressortir. Vous devriez patienter encore un peu. Attendez ce soir et, s’il n’est pas revenu, alors vous pourrez vous inquiéter pour lui. Il ne mourra pas là-bas, c’est certain .
Alors qu’elle s’éloignait de l’orphelinat dans le sombre crachin, Briar eut envie de crier, mais elle avait besoin de toute son énergie pour avancer. L’inquiétude et la rage l’avaient épuisée, et elle essaya de se convaincre que Zeke avait tout prévu.
Il n’avait pas simplement escaladé le mur pour retomber dans le cœur de la ville, où grouillaient des hordes de Pourris titubants, des bandes de criminels ou des vagabonds. Il avait pris ses précautions. Il avait emporté des provisions. Il était toujours possible que tout se passe bien, n’est-ce pas ? Dix heures avec un masque et, si le danger était trop grand, il ferait demi-tour et rentrerait. Il n’était pas stupide au point de persister. S’il avait réussi à entrer, il réussirait à sortir.
L’entrée qu’il avait utilisée était en bordure de l’océan, avec les autres canalisations. Elle était presque masquée par les rochers érodés qui protégeaient la voie d’évacuation contre le martèlement du ressac. Briar n’aurait jamais imaginé que les anciennes conduites d’égout puissent encore remonter sous la terre jusqu’à la ville. Elles faisaient partie de l’ancien système souterrain qui s’était effondré et qui avait par la suite été fermé, au cas où. Mais Rector lui avait assuré que la population restée de l’autre côté avait déblayé les débris laissés par le Boneshaker lors du tremblement, et que la porte pouvait être ouverte plus facilement qu’il n’y paraissait.
Dix heures d’attente, cela l’emmenait plus ou moins vers neuf heures.
Briar décida de rester à l’extérieur. Rentrer chez elle n’était pas une bonne idée, elle y deviendrait folle d’inquiétude, et partir tout de suite à la recherche de son fils n’était pas judicieux. Si elle entrait dans l’enceinte de la ville maintenant, elle risquerait de se retrouver à l’intérieur au moment même où il sortirait, et alors ils se manqueraient et elle ne saurait toujours pas ce qu’il était advenu de lui.
Non, Rector avait raison. La seule chose à faire était d’attendre. Il ne restait plus longtemps de toute façon, juste quelques heures.
Elle avait tout le temps pour marcher jusqu’à l’autre côté du détroit ; elle allait se frayer un passage parmi les rochers, contourner les cuvettes où l’eau arrivait à hauteur des cuisses, et passer les crevasses déchiquetées des falaises qui cachaient le système d’évacuation abandonné aux regards des habitants des Faubourgs.
La nuit était tombée, noire et humide, mais Briar portait toujours ses vêtements de travail et des bottes suffisamment robustes pour protéger ses pieds tout en étant assez souples pour lui permettre de bien trouver ses appuis sur les rochers. Dieu merci, la marée était basse, mais le vent rabattait toujours les embruns. Elle était presque trempée lorsqu’elle contourna la dernière bande de sable et de pierres et aperçut les mécanismes recouverts d’algues qui permettaient autrefois de régler les canalisations.
Et là, partiellement enterré sous le gravier, les coquillages et les morceaux de bois refoulés par l’océan, se tenait le tunnel fissuré en brique qui remontait sous les rues de la ville.
Rincé par l’eau salée et par la pluie, usé par les orages et battu par les vagues, la conduite était délabrée. Briar avait le sentiment qu’elle pouvait s’effondrer à la moindre pression, mais elle y appuya une main et poussa de toutes ses forces sans que le tunnel ne bouge ou ne s’affaisse.
Elle passa la tête sous le surplomb et suivit le chemin que lui ouvrait sa lanterne. Celle-ci contenait suffisamment d’huile pour tenir encore plusieurs heures, et Briar n’avait rien d’autre à craindre qu’une inondation ou une forte averse pour l’éteindre. Toutefois, à l’intérieur du tunnel aussi noir que du charbon et bien plus sombre que la nuit, sa lueur semblait faible et minuscule. Le halo projeté par la flamme n’éclairait pas bien loin.
Briar tendit l’oreille autant qu’elle le pouvait, s’efforçant d’entendre au-delà du faible écoulement de l’eau qui allait et venait, de la brume et de la pluie incessante qui s’infiltrait par les fissures des briques.
Elle n’était plus venue aussi près de la ville depuis plus de seize ans.
Quelle longueur faisait le tunnel ? Huit cents mètres tout au plus, même s’il paraissait certainement plus long et plus fatigant à quiconque évoluait, plié en deux, en le remontant dans l’obscurité. Briar tenta d’imaginer son fils, une lanterne dans une main et le pistolet dans l’autre. Est-ce qu’il tenait l’arme ? Ou l’avait-il rangée dans son étui ?
Savait-il seulement comment l’utiliser s’il en avait besoin ?
Elle en doutait. Mais peut-être l’avait-il seulement emportée pour pouvoir l’échanger, et elle se dit que c’était astucieux de sa part. Si son grand-père était un héros local, alors des vêtements, des effets personnels et autres choses de ce genre auraient peut-être assez de valeur pour lui permettre d’acheter des informations.
En s’enfonçant encore dans le tunnel, elle trouva un bout de mur recouvert d’une mousse qui était relativement sèche, et elle s’y assit. D’un revers de main, elle dégagea un espace sur les briques pour y poser la lanterne et déplaça celle-ci jusqu’à avoir la certitude qu’elle resterait bien droite. Elle s’appuya contre le mur en essayant d’ignorer le froid et l’humidité de la paroi arrondie qu’elle sentait à travers son manteau ; et, malgré la peur, la colère et le froid, malgré une inquiétude qui la rongeait au point de la rendre malade, elle sombra dans un sommeil agité.
Et soudain, elle fut réveillée.
Violemment.
Sa tête fut projetée en arrière et elle se cogna contre les briques concaves.
Elle était perdue et assommée. Elle ne se souvenait pas s’être assoupie, et le réveil en sursaut fut doublement un choc. Il lui fallut un moment pour comprendre où elle était et ce qu’elle faisait là, et encore plus de temps pour réaliser que le monde tremblait. Un pan de brique se détacha et tomba près d’elle et de la lanterne, faisant presque voler cette dernière en éclats.
Briar s’en saisit et la mit à l’abri avant qu’une masse de pierre ne s’écrase dessus.
À l’intérieur du tunnel, l’écho était assourdissant : le bruit des briques qui s’effondraient et des morceaux de mur qui se brisaient au sol résonnait aussi fort que si une guerre avait éclaté dans un bocal.
— Non, non, non, supplia-t-elle, en proie à la panique. Pas maintenant. Pas maintenant, Seigneur, pas maintenant !
Les tremblements de terre étaient assez fréquents, mais ils étaient rarement dévastateurs. Ici, dans l’espace bas et étroit de l’ancien système d’évacuation, il lui était difficile de juger de la férocité de celui-ci.
Briar sortit du tunnel en trébuchant et fut engloutie par la nuit noire. Elle eut un mouvement de recul en découvrant que la marée était presque remontée jusqu’à l’endroit qu’elle avait choisi pour attendre son fils. Elle n’avait pas de montre, mais elle devait avoir dormi plusieurs heures et il était certainement plus de minuit.
— Zeke ? cria-t-elle à tue-tête, au cas où il se trouverait à l’intérieur du tunnel et chercherait la sortie.
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