— As-tu vu le nouveau poulain ? demanda Stella tout à trac.
— Ce matin la mère et le bébé se portaient à merveille, acquiesça Marjorie. Tous nos chevaux sont en excellente forme d’ailleurs. Les renards ont repris leurs conversations avec les poulains, cette impression de conscience lucide qui émane de leur regard en cette circonstance est extraordinaire. Le petit de Blue Star est le sosie de Don Quijote. Alverd Bee est dans tous ses états…
— Vous lui avez promis le poulain ? demanda Rillibee.
— En effet. Mais je crois qu’il a d’autres soucis en tête. Quelques Hipparions ont fait leur apparition non loin de la zone interdite de Klive. Le maire veut diriger personnellement l’expédition.
Marjorie s’assit et jeta un regard résigné à son écritoire. Le Père James était certainement dans le vrai. Toutes ces questions de Rigo ne devaient avoir pour but que d’établir son apostasie.
— Tony travaille depuis longtemps avec Janetta et Dimity, je vais le relever, annonça Rillibee. Elles ne recouvreront jamais entièrement leurs esprits, même si d’énormes progrès ont été réalisés. Nous en sommes tous convaincus maintenant. Pourquoi Tony persiste-t-il ?
— Il est têtu, aussi têtu que je le suis moi-même, répondit Marjorie. Tony vous aurait-il fait ses confidences à propos de ses intentions…
Elle ne put achever sa phrase, l’émotion soudain était trop forte.
— Il retournera sur Terre, poursuivit pourtant Rillibee. Il a bien pesé le pour et le contre et il a pris le parti d’y retourner. Jusqu’à plus ample informé, Stella et Tony sont les seuls enfants que Rigo sera jamais autorisé à avoir. Tony pense qu’aller passer un certain temps à ses côtés est une obligation morale à laquelle il ne peut se soustraire.
Rillibee saisit la main de Marjorie. Il partageait sa douleur et voulait qu’elle le sache.
Enfin, Stella et Rillibee la laissèrent, escaladant la colline. Restée seule, Marjorie s’abîma dans un profond soupir. Elle avait tellement espéré que son fils reste sur la Prairie. L’hiver venu, il se serait installé dans le Faubourg, prenant de l’assurance, s’intégrant à la vie locale. Au printemps suivant, Amethyste bon Damfels se serait installée dans la cité des arbres avec sa mère et sa sœur Émeraude. Marjorie s’était imaginé que Tony et Amethyste… S’il retournait sur Terre, il ne pouvait bien sûr plus en être question. Il était encore si jeune. Ce sentiment d’une obligation morale envers son père l’honorait. Et peut-être ne se trompait-il pas.
Marjorie ouvrit son écritoire et se décida pour un nouveau paragraphe. Rigo recherchait des preuves de son égarement ? Qu’à cela ne tienne…
Tu n’as pas besoin de me rappeler à mes devoirs religieux, Rigo, je ne les oublie pas… Ensemble nous sommes venus sur la Prairie, dans un tel état d’inconsistance. Sur Terre, j’étais parfaitement au fait de mes obligations et respectais les conventions. Contrairement à ce que j’ai pu prétendre, je ne me faisais aucune illusion sur mes activités de « dame de charité ». Pourtant, je persistais. Récemment, je me suis demandé si ce comportement ne s’apparentait pas à celui des aristocrates de la Prairie. Ils montaient les Hipparions et en étaient les esclaves. Je filais doux devant les convenances et en étais l’esclave. J’ai été une enfant respectueuse et je suis devenue une épouse respectueuse. Ma conduite a toujours été celle que me dictaient les normes sociales. Je me confessais régulièrement et m’efforçais de me plier aux avis de mon confesseur. Il m’est arrivé de faire le bien, même lorsque je me sentais coupable de briser l’enchaînement des conventions humaines pour suivre ce qui me semblait être la règle de la charité divine. J’avais foi en mon mari puisque mon devoir m’y obligeait et que je n’aurais pu m’écarter de mon devoir puisque Dieu veillait.
Puis il y eut la Prairie et son nouveau cortège d’obligations et de conformisme. Au point que la mort a pu m’apparaître comme douce et désirable : s’arracher enfin à ce triste destin. Un jour, dans l’herbe, je l’ai presque appelée de mes vœux… Mais qu’a-t-elle à offrir ? L’épouvante me retint lorsque je compris ce que j’étais en train de faire.
Une fois, le Père James nous compara à des virus ! Nous étions bien éloignés du devoir sacré des obligations. Sans aucun doute avait-il voulu être drôle bien qu’il soit convaincu que je n’ai aucun humour. Il a raison. Tout le monde le sait, même Tony. Je le pris donc très au sérieux. Virus, cellules, molécules… tout est à sa juste place, dans le corps, tout est affecté à une tâche ou à une fonction bien précise, à un but peut-être. Et pourquoi pas nous ? Pourquoi n’aurions-nous pas un destin semblable ? Chacun de nous dans le grand organisme que nous habitons tous…
Au-dessus, dans les arbres, Marjorie entendit le Père James s’emporter contre les renards. Une violente querelle. Maintenant qu’il dirigeait une mission officielle auprès des renards, il se lançait régulièrement dans des polémiques… et sa voix tonnait dès qu’il se trouvait à court d’arguments. Récemment la dispute était née à propos du péché de chair et le ton du Père James avait imité celui de l’orage. Les renards n’avaient jamais entendu parler d’une telle chose.
Un des petits perroquets rouge et bleu de Rillibee s’entraînait à répéter sa leçon : Songbird Chime. Joshua Chime. Miriam Chime. Stella…
Lorsque l’humanité pensait que son intelligence était la seule possible et la Terre, la seule terre, c’était peut-être un moyen de reconnaître à chaque être humain son importance individuelle. Nous étions tout ce qui était et rien d’autre ne pouvait être. Dieu veillait sur chacun de nous. Et le péché d’orgueil ?
Nous n’avions qu’à regarder autour de nous pour mesurer l’inanité de pareilles pensées. Le semeur connaît-il chacune de ses graines ? L’apiculteur, chacune de ses abeilles ? L’éleveur, chacun de ses brins d’herbe ? Que sommes-nous de plus au regard de l’infiniment grand de la création qu’une graine, une abeille ou un brin d’herbe ? La semence devient pain, l’abeille produit du miel, l’herbe peut se transformer en jardin. Même les choses les plus minuscules sont importantes, pas pour ce qu’elles sont individuellement, mais pour ce qu’elles peuvent devenir collectivement. Si, du moins, une destinée leur échoit.
Les Arbai ont été anéantis parce que aucun destin ne les attendait plus. Les hommes sont en train de suivre le même chemin. Tout ce que nous avons réussi à faire a été de corrompre notre planète natale. Alors il a fallu la quitter, sous peine de mort ; la mort pour elle et la mort pour nous. D’autres mondes nous furent accueillants mais nous avons laissé le Saint-Siège nous dicter sa loi. Il fallait renoncer à l’espace, renoncer aux mondes nouveaux, surtout ne prendre aucun risque. Juste nous entasser là où nous étions et nous multiplier. Nous avons obéi. Nous nous sommes multipliés, mais ne sommes jamais devenus…
Le ronronnement familier des renards se fit entendre derrière Marjorie. Aucun besoin de se retourner pour savoir qui était là. Il lui toucha la nuque, c’était aussi léger que la caresse d’une plume.
— Maintenant ? hasarda-t-elle.
Silence.
— Je dois faire mes adieux à Stella et à Tony.
Silence.
Marjorie avait déjà fait ses adieux. Depuis des jours et des jours elle ne faisait que cela. Depuis le début de l’automne, ou presque. Pourtant, ce n’était que ce matin que le Père James lui avait donné sa bénédiction. Il n’y avait plus de raison d’attendre.
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