— En garde ! Me mettre en garde ? Marjorie n’en croyait pas ses oreilles.
— Je vous le répète, Marjorie. Craignez l’excommunication. Ne persistez pas dans l’erreur.
Animée d’une froide colère, Marjorie fixa sur le prêtre un regard terrible. Le Père Sandoval rougit, pâlit, rougit de nouveau. Et Rigo n’était pas en reste. Elle devinait bien que ces deux-là n’avaient cessé de comploter dans son dos, à la sauvette, sans faire l’effort de comprendre quoi que ce soit. Ce fut trop. Son esprit, généralement soucieux de compromis, se révolta.
Sa décision était prise.
Elle répondit par un éclat de rire à leurs menaces.
— Rigo, je suppose que tu partages le point de vue du Père Sandoval ?
Rigo ne put répondre. Sa colère parlait pour lui, il était livide.
Marjorie se leva, repoussa calmement sa chaise, s’inclina légèrement.
— Vous, tous les deux… Oui, vous deux, ne comptez plus me revoir. Jamais plus.
Elle les planta là, les laissant macérer dans leur colère, puis dans leur stupéfaction.
Rigo n’eut qu’une pensée alors qu’il regardait s’éloigner son épouse sans même la voir et sans que Marjorie prit la peine de se retourner une seule fois. Une pensée, maintenant que le petit bon Damfels était mort, qu’est-ce que Marjorie pouvait bien manigancer…
Mon Père ?
Les deux hommes levèrent les yeux, arrachés à leur méditatif et rancunier silence. Le Père James se tenait debout à côté d’eux. Le Père Sandoval acquiesça sèchement.
— Je viens prendre congé, dit le jeune prêtre en proie à une visible émotion.
— Vous souvenez-vous bien de nos conversations ? demanda l’aîné.
— Parfaitement, mon Père. Et je suis d’autant plus sincèrement désolé de constater que vous refusez de considérer mon point de vue. Je sens que vous vous trompez, et en conscience je ne puis…
— Vous n’oubliez alors que votre devoir d’obéissance !
Le jeune prêtre refusa cet argument d’une légère dénégation de la tête et poursuivit :
— Ma conscience ne peut me permettre d’hésiter. Je suis venu ici pour connaître mon devoir face à l’épidémie et à la lutte qui va s’engager pour la réduire. Avant de mourir, frère Mainoa m’a dit sa conviction que nous en viendrions à bout. Avec l’aide des renards… En années terrestres, frère Mainoa était plus que centenaire, le saviez-vous ? Suis-je stupide… Pourquoi vous en seriez-vous soucié ? C’était un homme merveilleux. Il aurait tellement désiré être là aujourd’hui.
— Vous retournez donc à la forêt ? Malgré mes mises en demeure ?
— En effet. Mon premier devoir d’obéissance est envers ma conscience, c’est pour cela que je suis prêtre. Je suis, au surplus, parfaitement d’accord avec Marjorie. Une tâche immense nous attend.
Rigo n’en pouvait plus, sa colère explosa.
— Quelle tâche ! Immense, voyez-vous ça ! De bonnes paroles, des enfantillages envers les habitants de la Prairie, prendre soin des veuves et des orphelins…
— Ni veuves, ni orphelins, oncle Rigo, poursuivit le Père James, laissant deviner ce qu’il pensait de la dérision calamiteuse de son oncle. Les renards constituent la première espèce intelligente que l’homme ait rencontrée dans l’espace, peut-être la seule à tout jamais. J’ai déjà pris des contacts avec notre Église en exil sur Shafne. En dépit de ce que le Père Sandoval peut prétendre, j’ai la conviction que nos supérieurs trouveront utile et nécessaire d’établir des relations amicales avec les renards. Un moyen peut-être inédit de nous sauver nous-mêmes. Marjorie pense la même chose. Vous savez…
— Non, je ne sais pas, répondit Rigo. Elle ne m’honorait plus guère de ses confidences ces derniers temps !
Le jeune prêtre réfléchit un moment.
— Cela ne me surprend pas, après tout, oncle Rigo, vous-même l’avez beaucoup négligée. Elle m’a avoué qu’elle devait souffrir du « fléau Arbai ».
— Le fléau Arbai ?
— Le trop-plein de conscience morale, à un degré insupportable ; au point qu’il vous plonge dans le malheur. Il est possible que je me trompe, je ne fais qu’exprimer ma propre vision des choses.
Le Père James s’inclina et s’en fut, laissant les deux autres épiloguer sans fin sur ce qu’il convenait de faire ou de penser, sachant parfaitement qu’ils ne sauraient penser et faire mieux que recommencer les mêmes erreurs.
Ni Marjorie ni le Père James ne changèrent d’avis. Et ce fut sans eux qu’un beau jour un vaisseau spatial quitta la Prairie pour la Terre.
Ils restèrent seuls en face de responsabilités dont ils avaient bien pris la mesure. Elles seraient beaucoup plus lourdes que tout ce à quoi ils pouvaient s’attendre.
La cité des arbres vivait au rythme ralenti d’interminables saisons. Le printemps avait fini par laisser la place à un été qui parut longtemps éternel avant d’abandonner à son tour les lieux à un automne qui n’en finissait plus. Lentement, très lentement, on se dirigeait vers l’hiver. Les jours se succédaient dans une nonchalante tranquillité. Les hôtes de la cité savaient qu’ils devraient bientôt abandonner la forêt mais toute décision se trouvait toujours reportée. Quelques personnes attendaient une occasion propice, d’autres n’attendaient rien.
Le soleil illuminait le sommet des arbres. Parfois, rarement, le vent fraîchissait. La plupart du temps, il était encore assez chaud pour autoriser une station prolongée en plein air, avec un livre, ou avec une lettre…
Cher Rigo,
Tu me demandes une fois encore de retourner sur Terre en compagnie de Tony. Sur ce dernier point, Tony te donnera lui-même sa réponse. Depuis ton départ, j’ai déjà eu l’occasion à maintes reprises de te rappeler et de te préciser les raisons qui me retiennent sur la Prairie. Lettre après lettre, j’avais l’espoir qu’un jour tu m’aurais enfin comprise. Il est sans doute un peu vain de répéter sans arrêt les mêmes choses, d’autant que ce sont exactement celles que je t’avais exposées de vive voix lors de notre dernière rencontre. L’automne, ici, tire à sa fin. Cela veut dire qu’il y a déjà plusieurs années que tu as quitté la Prairie. Après tout ce temps, mesure ma surprise devant ton insistance. D’où peut-elle bien venir ?
À travers la fenêtre, Marjorie aperçut Rillibee Chime de retour sur l’esplanade après une excursion dans les arbres. D’autres jeunes moines de la Fraternité Verte demeuraient dans les sommets. Marjorie pouvait les entendre chanter une tyrolienne approximative. Les moines plus âgés, sous la houlette de frère Laeroa, se tenaient dans la salle du chapitre, plus loin parmi les arbres. La Fraternité Verte s’était miraculeusement remise de l’apocalypse qui, un moment, l’avait anéantie. La Prairie en avait besoin. Qui prendrait soin des jardins, si les frères disparaissaient ?
— Les feuilles commencent à se rétracter, certaines sont déjà tombées, l’hiver arrive, expliquait Rillibee à Stella. Les bestioles qui vivent dans les arbres ne vont plus tarder à les abandonner et le percement des terriers va commencer. Il n’y a pas de meilleur signe avant-coureur de la proche venue de l’hiver.
Stella leva le nez de son livre. Son visage avait retrouvé son éclat d’antan et conservait encore quelque chose de la fillette qu’elle avait été. C’était une jeune fille, maintenant, si différente de l’insupportable gamine.
— Les petits animaux à fourrure creusent des terriers également ? Cela avait l’air de la choquer.
— Eux aussi, répondit Rillibee en se baissant pour l’embrasser. Au-delà de la passerelle végétale, à une fenêtre, deux visages apparurent, deux jeunes filles qui mimaient en riant le bruit des baisers, taquineries puériles qui dénotaient pourtant les progrès accomplis.
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