— En êtes-vous bien sûre ? questionna le Père Sandoval, soulignant à dessein ce ton réservé qu’il utilisait pour parler à Marjorie ces derniers temps, je ne demande qu’à être convaincu.
— Écoutez-moi dans ce cas, répliqua Marjorie. Ses relations avec le prêtre s’étaient très nettement dégradées, au point que quelque chose d’irrémédiable les séparait. Le Père Sandoval ne lui pardonnait pas de s’être affranchie de son rôle d’épouse et de mère, même si des conséquences positives pouvaient résulter de ses incartades. De la même façon, il ne pouvait pardonner au Père James. Il s’était longuement entretenu avec Rigo de ces deux rebelles : son épouse et son neveu. Rigo et le prêtre hésitaient encore sur la conduite à tenir, en proie à des sentiments contraires, et Marjorie désirait, d’une certaine manière, leur venir en aide.
« Je peux au moins vous faire état des conclusions de Lees Bergrem. Elles n’ont plus rien de confidentiel.
— Ce serait un bon début, en effet, admit le Père Sandoval. Mal à l’aise, il donnait l’impression de ne pouvoir se dépêtrer de sa tasse, jouant nerveusement avec elle.
Marjorie adopta le ton et l’attitude d’une écolière appelée à réciter sa leçon.
— Tout ce qui vit dans l’univers, affirme Lees Bergrem, participe d’une répartition à peu près égale de molécules négatives et positives. Il n’y a pas de raison particulière qui rendrait compte de ce phénomène, c’est comme ça et pas autrement. Certaines de ces molécules, qu’elles soient négatives ou qu’elles soient positives, sont indispensables à différentes formes de vie. L’une de ces molécules est l’alanine-positive. On la trouve partout dans l’univers et la plupart des cellules humaines ne sauraient s’en passer.
« Ici, sur la Prairie, gît un virus spécifique qui, à un moment quelconque de son processus de reproduction, donne naissance à une enzyme au contact de laquelle l’alanine-positive se transforme en alanine-négative. Disons pour simplifier que l’alanine-positive est la forme « normale » de la molécule tandis que l’alanine-négative serait un peu son double inversé, son double au miroir dont la réalité ne serait, partout ailleurs que sur la Prairie, qu’une pure hypothèse d’école. Mot pour mot, c’est ce que prétend Lees et je crois l’avoir bien écoutée.
« Le virus, au terme de milliers et de milliers d’années d’un développement auquel rien ne s’opposait, est devenu d’une consternante banalité sur la Prairie. Il est intégré aux cellules vivantes du moindre brin d’herbe, de la plus insignifiante feuille d’arbre. Lorsque meurent les végétaux ainsi contaminés, l’alanine-négative est libérée dans l’atmosphère et, en quantité, elle devient aussi courante que l’alanine-positive. Nous sommes là au cœur du problème, Rigo. Au point essentiel. Dans la cohabitation habituelle des deux variétés d’alanine. Nous ne pouvons respirer, boire, ne serait-ce que ce café, manger quoi que ce soit sans absorber l’une et l’autre forme de d’alanine. Sans oublier le virus qui ne disparaît pas pour autant.
« À la seconde même où nous posions le pied sur la passerelle du vaisseau qui nous amenait de la Terre, Rigo, nous étions contaminés. Le virus est partout. En un clin d’œil nous en étions imprégnés. Pour se reproduire ainsi infiniment, le virus a besoin d’une sorte de “partenaire”, une mère nourricière, dirons-nous. L’alinine-négative remplit cette fonction. Ainsi le virus, en donnant naissance à l’enzyme transformatrice de l’alanine-positive en alanine-négative, crée lui-même les conditions de sa propre reproduction puisque l’alanine-négative constitue le “terreau” dont il a besoin. Le virus, en quelque sorte, travaille sur deux fronts en même temps.
« Le processus d’agrégation virus-alanine-négative est quasi instantané sur la Prairie puisque l’alanine-négative y existe en très grandes quantités. Sur Terre, par exemple, il est infiniment plus lent, l’alanine-négative ne s’y rencontrant que de manière accidentelle. Cette seule raison explique le ralenti avec lequel l’épidémie s’y est propagée. Nous comprenons alors pourquoi l’épidémie est absente de la Prairie. Le virus transforme l’alanine-positive dont nous avons besoin pour vivre en alanine-négative qui nous est néfaste mais l’une et l’autre sont en surplus et les deux s’équilibrent. Par contre, ailleurs, l’alanine-positive massivement transformée disparaît et l’épidémie se répand. Nous vivons ici dans un processus continu et permanent de contamination-immunisation, nous survivons donc. Sur Terre, lorsque la personne contaminée meurt, les cellules libèrent le virus, il se propage et va continuer ailleurs son processus de transformation mortel de l’alanine. Tout devient source nouvelle d’infection, l’eau qui sert à laver les malades, les pansements…
— Pas ici ? demanda Rigo.
— Non. Sur la Prairie le virus ne tue pas puisque les deux formes d’alanine s’équilibrent. À la mort des cellules humaines, le virus meurt également. Ainsi les voyageurs qui séjournent sur la Prairie, ou même ceux qui ne font qu’y transiter, sont immunisés contre l’épidémie. Tout en n’en sachant rien.
Le Père Sandoval était en retard d’une question et puisqu’il était à l’origine de ce long exposé scientifique, il lui fallait intervenir.
— Quel est le rôle des chauves-souris dans cette histoire ? demanda-t-il.
— Lees prétend que les chauves-souris n’ont pas besoin d’alanine pour vivre, ni sous une forme, ni sous une autre. L’alanine est un acide aminé parmi les autres et il se trouve que les chauves-souris s’en passent fort bien. Par contre le sang des animaux ou des hommes qu’elles mordent en contient, en conséquence elles en absorbent. L’alanine est conservée à l’abri dans le corps de la chauve-souris. Après la mort, lorsque la chauve-souris se dessèche puis s’effrite, elle libère l’alanine accumulée. Elle est donc un excellent agent de transmission de l’épidémie… ailleurs que sur la Prairie.
— Nous ne savons toujours pas d’où viendrait la solution, crut pouvoir persifler le Père Sandoval qui trouvait sur le visage buté de Rigo une incitation à épancher sa propre mauvaise humeur. Il était difficile de ne pas se réjouir de voir l’épidémie enfin combattue, il restait regrettable que cette découverte soit née de conditions déplorables.
— La solution ? Marjorie joua la surprise. Il me semblait qu’elle n’aurait pu échapper à votre sagacité. De grandes quantités d’alanine-négative doivent être dispersées partout où l’épidémie existe de manière à rééquilibrer le phénomène d’inversion. Les savants de Semling pensent que c’est réalisable.
Le Père Sandoval prit l’air songeur. Marjorie s’attendit au coup de pied de l’âne.
— Très simple en effet, si simple, en paroles tout au moins, que l’on peut se demander pourquoi les Arbai, si avisés à ce qu’il paraît, n’y ont point songé. Le Père Sandoval se refusait toujours à concéder aux Arbai le degré de civilisation que Marjorie leur prêtait. La sainte doctrine ne prévoyait pas de place dans l’univers pour d’autres enfants de Dieu.
— Peut-être sont-ils morts trop vite. Plus vite que nous. Nos amis renards n’ont…
— Vos amis renards ? Marjorie ! protesta Rigo d’une voix hargneuse, les chevaux ne suffisent donc plus à ton bonheur ?
Calmement Marjorie soutint le regard de son mari, négligeant son emportement.
— Ne t’emballe pas, Rigo. Ambassadeur de la Terre sur la Prairie, tu es également accrédité auprès des renards. Ce ne sont pas des animaux.
— Il ne vous appartient pas d’en décider, répliqua le Père Sandoval, gagné par la colère lui aussi. Cette question regarde l’Église au premier chef. Les renards peuvent, en effet, être intelligents et n’être que des animaux ; il n’y a rien d’incompatible. Je vous mets solennellement en garde contre de telles chimères et plus encore contre des relations irréfléchies avec eux. Ne soyez pas téméraire.
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