Que cela était familier à Marjorie ! Que cela était aberrant !
Le renard percevait les pensées les plus intimes de Marjorie, il approuva cet ultime sentiment. La mort des Arbai signifiait toujours honte et culpabilité pour les renards.
Les Arbai sont morts , dit Marjorie, et nous sommes en train de mourir à notre tour. Les Hipparions sont revenus. Bientôt, ils pénétreront dans le Faubourg et ce sera la fin.
Ils sont déjà dans le Faubourg. Mais tout le monde ne mourra pas. Pas cette fois.
Vous nous protégez donc ?
Nous avons appris notre leçon. Nous savons ce que nous avons à faire.
La première fois, vous l’ignoriez ? Vous ne saviez pas ce qu’il allait advenir des Arbai ?
Cela paraissait invraisemblable, pourtant… Les renards ne pouvaient pas tout savoir, tout deviner. L’anéantissement de la cité Arbai avait eu lieu bien loin de leur territoire.
Parmi le peuple des renards, poursuivit-il, nombreux sont ceux qui haïssaient les hommes puisqu’ils nous donnaient la chasse. Les Hipparions allaient vous massacrer ? Ce n’était pas notre affaire. En refusant notre amitié, les hommes refusaient de compter sur nous. De la même façon que les Arbai nous avaient rejetés. Tout recommençait. Je leur ai dit que Mainoa était un ami. Oui, un ami, un seul, ont-ils répondu, et c’est un vieux fou. J’ai prétendu que d’autres parmi les hommes pouvaient devenir nos amis. Et vous êtes venue. Comme Mainoa, ils ont considéré que vous étiez une personne un peu… spéciale. Il y en aura encore d’autres, ai-je insisté. Nous avons longuement polémiqué à ce propos avant de parvenir à un compromis. Ils accepteront. Les renards aideront les hommes si vous acceptez de devenir mon amie.
Ces derniers mots comportaient beaucoup d’humour et beaucoup de mélancolie.
Moi ?
Donnez votre parole. Être mon amie comme Mainoa a été mon ami. Être avec moi.
Marjorie entendit parfaitement le sens de cette dernière condition et accepta immédiatement. En tout état de cause, elle avait déjà choisi de demeurer sur la Prairie. Et personne ne lui arracherait Stella.
Je vous donne ma parole.
D’être toujours là où je serai ?
Oui.
Même si ce n’est pas ici ?
Pas ici ? Où cela ? Marjorie n’eut droit à aucune explication et elle comprit qu’il n’y aurait pas d’explication du tout. Si seulement elle pouvait lire quelque chose sur le visage du renard, déchiffrer une expression…
C’est un privilège qui est réservé aux seuls renards.
À prendre ou à laisser, alors ? À prendre avec toutes les énigmes et tous les sacrifices que cela supposait.
À prendre ou à laisser. Elle connaissait bien cette vieille alternative. C’était également le choix que Rigo lui avait imposé.
Pouvait-elle à ce point faire confiance au renard ? Il avait su où la trouver. Il avait su mobiliser son peuple au secours des hommes. Quelles autres preuves de droiture soutiendraient la comparaison ? Il n’avait pas même interrompu Marjorie dans ses réflexions.
Vous avez ma parole… Cependant vous allez devoir faire quelque chose pour moi. Et je dois retourner à la Métropole.
Lees Bergrem était à moitié couchée sur son bureau lorsque Marjorie pénétra dans le laboratoire clandestin. Un moment elle resta dissimulée dans un coin d’ombre, mettant de l’ordre dans ses pensées.
Elle en avait bien besoin, d’ordre, de calme et d’un moment de répit. Le renard venait de lui expliquer de quelle façon les Arbai avaient été détruits partout où ils se trouvaient dans l’espace et de quelle façon les hommes étaient exposés à un semblable destin.
Devinant malgré tout sa présence, Lees Bergrem se redressa.
— Marjorie ? Je vous croyais à l’hôtel, prise au piège des Hipparions.
— J’ai réussi à fuir par les galeries des quartiers d’hiver… et je suis revenue pour vous voir. Nous avons beaucoup de choses à nous dire.
— Je n’ai pas une seconde à vous accorder, répondit Lees Bergrem, à peine navrée. Pas le temps.
— Pas même pour parler de l’épidémie… et du moyen d’y mettre fin ? Je crois savoir…
— Vous croyez savoir ! Comme ça, tout d’un coup, en claquant dans vos doigts. Excusez-moi, je suis morte de fatigue. Dites toujours…
— Deux choses. La première : les Hipparions ont liquidé les Arbai en introduisant des cadavres de chauves-souris dans le translateur. Avec nous, ce fut un peu plus simple, ils se sont contentés de placer, ou de faire placer, ces cadavres dans nos vaisseaux spatiaux. L’épidémie se répandait ainsi de planète en planète.
— Des cadavres de chauves-souris ? Lees se concentra un moment, visage défait par la fatigue. Sylvan bon Damfels n’avait-il pas dit qu’en effet ces cadavres étaient chargés d’une grande valeur symbolique ?
— Il faut aller au-delà du symbole. Il faut rechercher la réalité dont témoigne le symbole. Une réalité oubliée ou méconnue.
— Je vous écoute. Quelle est cette réalité oubliée qui se cache derrière le symbole chauve-souris ?
— J’ai vu de mes yeux vu les Hipparions recueillir un à un ces cadavres. Je vous assure qu’ils ne faisaient pas collection de symboles. Pour les Hipparions, les chauves-souris sont depuis l’aube des temps l’équivalent de notre vermine, la sale petite bestiole qui mord et dérange. Sylvan me l’avait dit, jeter des cadavres de chauves-souris sur son adversaire défait, c’est l’humilier davantage encore. Les Hipparions haïssent tout ce qui est étranger. Soit ils parviennent à utiliser à leur profit l’objet de cette haine, les rongeurs, les chasseurs, soit ils massacrent. En tant que créatures dignes de tous les mépris, les Arbai ont eu droit à leurs volées de chauves-souris. J’imagine facilement que quelques-uns de ces cadavres, jetés en vrac, auront disparu dans le translateur et seront partis contaminer le reste de l’univers, du moins les planètes sur lesquelles existait au moins une colonie Arbai. Les Arbai, décidément bien mal inspirés, ont confié aux Hipparions l’existence de cette épidémie. Ils ont vite compris de quoi il retournait et le translateur, dès lors, reçut régulièrement sa ration de chauves-souris mortes, d’autant qu’il n’était pas gardé. Les Arbai ont été rayés de l’univers. C’est cet événement, grandiose en un sens, que les Hipparions commémorent par leurs danses rituelles.
« Lorsque les hommes ont commencé à prendre pied sur la Prairie, les Hipparions ont naturellement songé à récidiver. Nous n’avions pas de translateurs, mais des vaisseaux. Il leur fallait trouver un moyen pour introduire les cadavres de chauves-souris sur le spatioport et de là dans les vaisseaux. Malheureusement, si je puis dire, le spatioport a été construit à l’intérieur de la forêt, hors d’atteinte des Hipparions. Ce sont les renards, soit dit en passant, qui ont influencé ce choix sans que les hommes s’en doutent. Ce n’est pas qu’ils aient eu beaucoup d’affection pour nous, surtout après leur déconvenue avec les Arbai, mais il ne leur en coûtait rien de nous aider un peu dans un choix aussi délicat.
« Pourtant, ils sous-estimèrent les Hipparions, ou peut-être songèrent-ils que les Hipparions avaient oublié la vieille histoire de la destruction des Arbai. Il n’en était rien. Ils avaient bel et bien juré notre perte. Les rongeurs, subjugués, ont percé le tunnel, un tunnel assez étroit au début, de quoi faire passer une personne à la fois, mieux, un enfant. Des enfants que les Hipparions prenaient soin de décerveler complètement à l’exception de cette seule tâche, devenue obsessionnelle, transporter un ou plusieurs cadavres sur le spatioport et dans les vaisseaux de l’espace. On comprend maintenant pourquoi ces malheureuses gamines ont été retrouvées errant près du spatioport ou sur le spatioport lui-même. La petite Dimity tenait encore sa chauve-souris à la main.
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