Ils n’étaient, cependant, ni l’un ni l’autre des Sanctifiés et cela pesait dans la balance. Le Hiérarque s’en préoccupait. Comment leur faire confiance ? Comment leur faire aveuglément confiance ? Rien que cette obscure histoire de complot Rafalé au sein de la Fraternité Verte le troublait au plus haut point. Où était la vérité ? Où n’était-elle pas ? Se pouvait-il que l’ambassadeur et son épouse n’aient pas complètement compris le propos de frère Mainoa sur cette conjuration des Rafalés ?
Cet homme, Roderigo Yrarier, ne devait d’être ici qu’au choix peu judicieux du Hiérarque précédent, son parent de surcroît. Ils étaient, lui et son épouse, d’excellents cavaliers. Des cavaliers ! La belle affaire ! Le Hiérarque songeait à d’autres qualités : finesse, subtilité, sournoiserie pour tout dire. Des diplomates ! Le vieux Carlos avait fait fausse route. Pire, il aurait dû agir bien plus tôt.
Allons, on ne prendrait aucun risque en les relâchant.
Le Hiérarque s’apprêtait à se rendre lui-même à terre lorsqu’un message transmis en urgence lui parvint. Danger ! Danger, faisait savoir le Séraphin. Il y avait grand danger à fouler le sol de la Prairie. Non seulement en raison du risque d’épidémie, mais encore, et surtout, on craignait l’attaque imminente de la Zone Franche par un flot d’envahisseurs à la singulière férocité.
On ne connaissait au Hiérarque qu’une seule véritable faiblesse, des accès de colère démente. Il devenait alors incontrôlable. Cette mauvaise nouvelle ouvrit en grand les portes de la rage. Les serviteurs, ceux du moins qui avaient survécu aux crises précédentes, savaient comment réagir. Le médecin personnel du Hiérarque lui administra une dose massive de sédatifs. Le Hiérarque dormirait plusieurs jours d’affilée.
Et les Yrarier resteraient sous bonne garde.
Persun Pollut, Sebastien Mecano et Roald Few installaient les mouchards aimablement offerts par le Séraphin. Les trois hommes s’activaient dans le nord de la Zone Franche.
— Simple comme bonjour, un jeu de boy-scout, avait précisé le Séraphin.
Le travail avançait vite et bien, en effet. La plus grande partie de l’opération était achevée lorsque Persun Pollut fronça les sourcils, inquiet.
— Écoutez, vous autres…
Tous arrêtèrent de travailler et tendirent l’oreille. Dans le lointain on entendait à peu près distinctement les ratés d’un moteur, un ronronnement fragile et saccadé qui évoquait la respiration difficile d’un agonisant.
Puis ils l’aperçurent. L’aéronef surgit au-dessus des arbres. Il roulait et tanguait, tenant en l’air comme par miracle. Il parvint à survoler les dernières lignes d’arbres et, piquant du nez, se posa en catastrophe à une centaine de pas des trois compagnons.
Persun se précipita, suivi de peu par Sebastien, Roald avec quelque retard. Un moment tout resta figé dans le silence puis, avec un grincement de tôle froissée, la porte de l’aéronef s’ouvrit et un moine de la Fraternité Verte se laissa rouler sur le sol. D’autres le suivirent. Une douzaine en tout, dont certains bien mal en point.
Le moine le plus âgé prit la parole.
— Je suis frère Laeroa, parvint-il à dire, tremblant de tous ses membres, profondément bouleversé.
Il raconta son histoire.
— Après la destruction de Opal Hill et les meurtrières attaques lancées contre les estancias, nous avons suggéré à notre supérieur, frère Jhamlees Zoe, de faire évacuer la Fraternité. Il ne voulait rien savoir, nous assurant que les Hipparions n’avaient rien à nous reprocher et qu’en conséquence ils nous laisseraient en paix. Comment lui faire comprendre dans son obstination que les Hipparions n’avaient besoin d’aucune bonne ou mauvaise raison pour tuer et massacrer ? Toute discussion était inutile, il ne voulait démordre de rien… Aussi, par précaution, nous décidâmes tout de même de passer la nuit dans l’aéronef, prêts pour un décollage immédiat.
— Vous étiez déjà dans cet appareil lorsque les Hipparions ont attaqué ?
— Oui. Dès le début de l’incendie, précisa un jeune moine, nous avons décollé pour nous poser à l’écart avec l’idée de revenir chercher les survivants plus tard. Plusieurs jours se sont écoulés, je ne sais plus combien… et nous n’avons pu recueillir qu’un seul de nos frères.
— De notre côté nous avions déjà récupéré une vingtaine de vos compagnons, des jeunes surtout, ajouta Sebastien. Ils erraient à l’aveuglette dans la steppe, terrorisés. Il y en a encore d’autres, peut-être, des recherches quotidiennes sont organisées. Les Hipparions semblent avoir disparu du secteur, ils doivent se camoufler à la lisière de la forêt.
— Mais ils ne peuvent la traverser, n’est-ce pas ? demanda l’un des rescapés, le visage défait par l’angoisse.
— Pour autant que nous le sachions, ils ne le peuvent pas, répondit Sebastien, rassurant. Et s’ils y parvenaient, nous les attendons de pied ferme. Les armes…
— Des armes ?
— Hé quoi ? Tu penses encore que de bonnes paroles seraient suffisantes ? Nous n’allons pas rééditer l’erreur de Jhamlees Zoe, s’emporta frère Laeroa.
Tous se mirent en marche, certains moins vaillants que d’autres, qui trottant, qui clopinant, vers l’endroit où Persun voulait les rassembler dans l’attente de secours.
Depuis que les ratés du moteur avaient cessé de se faire entendre, un grand silence régnait sur le pré et alentour. Un silence d’une telle intensité qu’il finit par surprendre les hommes du Faubourg.
— Les vibrations émises par ces mouchards effraient peut-être les animaux, hasarda Persun.
— Ils n’émettent aucune vibration… Du reste, ils ne sont pas encore branchés, répliqua Sebastien, gagné lui aussi par l’anxiété.
Le silence persistait. Ce silence-là, qui ne présageait rien de bon. Pas un bruit en provenance de la forêt, pas un de ces multiples sons par lesquels les animaux familiers du marécage manifestaient leur présence. Où étaient passés les oiseaux ? Qu’était-il advenu du bruissement ininterrompu des milliers d’insectes du pré ?
— Il se passe quelque chose. Je le sens. Je le sais.
Les doigts de Persun cherchèrent au fond de sa poche le couteau-laser. Ils s’y agrippèrent.
Derrière Persun, Sebastien poussa un gémissement, une plainte, un râle déjà.
Un Hipparion venait d’apparaître à l’orée de la forêt. Juché sur le dos du monstre, se tenait un cavalier, ou ce qu’il restait d’un cavalier, un être anciennement humain, mort ou mourant. Le spectacle qu’il offrait répandit la terreur, il avait tout d’un écorché, d’un mannequin sanglant. Mort, il ne l’était pas, pas encore. Il poussa un hurlement sauvage. Ce cri… D’autres surgirent, d’autres terrifiantes apparitions.
La charge fut immédiate. Hipparions et cavaliers rivalisaient dans les imprécations de malheur.
Tétanisé, Sebastien était incapable du moindre mouvement. L’Hipparion le plus proche le trouva cloué sur place et sur place il fut déchiqueté.
Le couteau-laser à la main, Persun reculait vers l’aéronef. Une seconde clameur de haine retentit, exactement à l’opposé de la première charge d’Hipparions. Il y avait donc un autre tunnel…
Des dents affûtées comme des rasoirs se plantèrent dans le bras de Persun et le déchirèrent. Le couteau-laser lui échappa. Les yeux hagards de Persun croisèrent le regard mort du cavalier et sa terreur redoubla.
Roald avait eu la présence d’esprit de diriger leur aéronef vers son camarade. L’Hipparion, surpris, fit volte-face, libérant le bras de Persun qui n’eut que le temps de se jeter dans l’appareil.
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