Janetta bon Maukerden dansait sur une passerelle végétale, se tenant à elle-même de longs discours sous forme de borborygmes infantiles. Quant à Dimity bon Damfels, immobile sur l’esplanade, elle se contentait de sucer sagement son pouce, le regard sans cesse en alerte, curieuse de tout, aurait-on dit. Rillibee et Stella se tenaient dans une pièce donnant sur l’esplanade. La voix du jeune homme parvenait jusqu’aux deux religieux.
— Prends ce fruit, Stella. Oui, dans ta main, comme cela. Maintenant mords. Voilà, c’est bien. Essuie ton menton. Très bien. Mords encore une fois…
— Il est très dévoué et très patient, murmura frère Mainoa. Mais ce n’était pas une surprise.
— Trois élèves à la fois, il n’est pas au bout de ses peines, constata simplement le Père James. Pauvres enfants… Nous devrions peut-être lui donner un coup de main tant que nous sommes là ; c’est le moins que nous puissions faire.
Un éclair rouge et bleu fila à côté des deux hommes, jaillissant d’un arbre pour disparaître dans un autre. Un oiseau au plumage brillant, quelque chose de très différent de ce que l’on trouvait sur Terre, mais oiseau quand même, une sorte de perroquet.
— C’est à vous de choisir, dit frère Mainoa. À vous seul. Rester ou partir… Vous n’avez jamais été aussi libre de votre vie entière. Choisissez, sous votre seule responsabilité. La voix du vieil homme faiblissait, chaque syllabe était un effort.
— Comment être seulement sûr de pouvoir vivre ici ? protesta le Père James. Ces fruits, par exemple, suffiraient-ils à nous nourrir convenablement ?
— Fruits et graines assureront amplement votre survie, je vous l’assure, répondit frère Mainoa d’un ton un peu moqueur. Frère Laeroa a consacré des années à l’analyse des qualités nutritionnelles des graminées et fruits de la Prairie. Vous vous en porterez à merveille, je vous l’assure. Riz ou blé ne vous seraient pas d’un meilleur secours. Sur Terre, beaucoup n’ont pas mieux.
— Sans doute… Mais comment se lancer dans des travaux agricoles de ce genre ? Il faudrait retourner sur la steppe ! Sous la menace constante des Hipparions ?
— Allons, Père James, nous avons des alliés maintenant. L’avez-vous déjà oublié ? Les choses changent, elles ont changé. Épuisé, frère Mainoa se tut et sombra dans une somnolence réparatrice.
— Le menton, Stella, essuie-toi le menton. Rillibee Chime poursuivait sa leçon. Et les bonnes manières ? Les aurais-tu oubliées elles aussi ?
Janetta, seule au monde, continuait à danser et à fredonner. Soudain, elle s’arrêta net et un cri spontané jaillit du lointain de ses souvenirs oubliés.
— Gros minet !
D’une voix claire et distincte, elle s’adressait à un hologramme qui, apparemment assis sur le garde-fou, semblait observer la jeune fille. Vivement, Janetta retroussa la blouse qu’elle portait pour tout vêtement et, fesses à l’air, vint tenir compagnie au lumineux fantôme.
— Elle parle ! Son premier mot…
Commentaire inutile qui avait surtout pour fonction de camoufler le trouble que le Père James, rouge de confusion, éprouvait à la vue de la ronde anatomie de Janetta.
— C’est bon signe, confirma frère Mainoa, elle réapprendra peu à peu.
— Il reste à souhaiter qu’elle se souvienne aussi des règles élémentaires de la pudeur.
Arraché à son demi-sommeil, frère Mainoa retrouva vite sa malice habituelle.
— Espérons surtout qu’elle apprenne ce qui vaut la peine de l’être. La cité Arbai nourrit sans doute moins de présomptions contre un spectacle d’une si charmante nature.
Les propos badins de frère Mainoa avaient, paradoxalement, assombri l’humeur du Père James. Une tristesse douloureuse l’envahit en songeant à la vieille carcasse de frère Mainoa. Depuis combien de décennies l’excellent homme n’avait-il été taraudé par le péché de chair ? Le vieux moine, au soir de sa vie, dans cet état de fragilité extrême, ne devait même plus se souvenir de ce que cela avait pu être, ou pouvait être pour d’autres…
Le jeune prêtre fut arraché à sa mélancolique réflexion lorsqu’il sentit qu’un regard lointain l’observait. Il leva les yeux. Au-dessus de lui, un renard pleurait. Deux yeux incompréhensibles et soudain si extraordinairement humains.
Quelques heures après l’arrestation de Rigo et de Marjorie Yrarier, le Séraphin qui commandait les troupes du Hiérarque mit sur le pied de guerre quelques-uns de ses chevaliers de la foi. La tenue de combat ne s’imposait pas vraiment mais les soucis d’ordre tactique passaient après la nécessité d’impressionner les populations locales. Le Séraphin lança ses hommes à la recherche d’un certain frère Mainoa, un homme âgé et ventripotent que l’on ne pouvait manquer de remarquer. Les soldats se répandirent jusque dans les fermes environnantes. Oh ! On le connaissait. Oui ! On l’avait vu. Certainement ! Frère Mainoa devait se trouver dans les parages. Mais, quête inutile, personne ne savait où se trouvait le vieil homme. Les espions ne réussirent pas mieux que les hommes d’armes.
Tandis que les patrouilles perdaient leur temps, les troupes demeurées sur place recevaient le meilleur accueil de la population. Victuailles et boissons leur étaient largement distribuées et les soldats recevaient quantité de confidences qui n’avaient rien à voir avec l’objet de leur mission. Si bien que cette quête finit par se perdre dans une émolliente et vaine convivialité de façade.
Rien n’est jamais totalement inutile et le Séraphin finit tout de même par apprendre des habitants du Faubourg que la Prairie, loin d’être un endroit paisible, était la demeure d’une race de monstres, farouches ennemis de l’espèce humaine. Il apprit aussi que cette sanglante engeance avait creusé un tunnel qui lui permettrait de s’attaquer à la Zone Franche en passant sous la forêt.
— Et vous ne possédiez aucun appareil de mesure ou de contrôle capable de détecter ces gigantesques travaux ? Le saint homme manifestait une grande surprise. Le percement de ce tunnel n’a pu se faire sans vacarme !
— La Prairie est un monde de silence, répondit Roald Few. Le pire que nous ayons jamais entendu n’était que les sarabandes des Hipparions.
Le Séraphin se sentit de nouveau à son affaire.
— Je vais vous fournir quelques-uns des détecteurs que nous avons à bord. Ils vous seront très utiles pour être renseignés sur tous travaux d’importance qui seraient conduits autour de votre ville.
— Mais où conviendra-t-il de les installer ? Alverd Bee devinait que rien de tout cela ne serait très simple.
Le Séraphin déploya une carte. Son doigt s’abattit avec une assurance toute stratégique sur telle ou telle partie du plan.
— Ici… et là… et encore ici… Il désigna une douzaine de points disposés en demi-cercle. Quant au récepteur, vous pouvez le loger n’importe où dans le Faubourg. Plus un coup de pioche ne vous échappera.
La satisfaction du Séraphin était sans limites. Enfin sa mission accouchait de quelque chose de sérieux.
Sentiment que ne partageaient ni Alverd Bee, ni Roald Few. Ils échangèrent un regard discret. Ils seraient prévenus ! La belle affaire…
Et après ?
Loin de ces peccadilles d’intendance, demeuré à bord de l’ Israfel, le Hiérarque sombrait dans une violente colère. Il avait acquis la certitude, après le premier entretien avec les Yrarier, que l’ambassadeur l’avait sciemment trompé bien que les détecteurs de mensonges n’aient fait qu’envisager cette hypothèse. Au terme du second entretien, les détecteurs s’étaient ravisés pour conclure à une parfaite franchise. Par contre, les machines, impitoyablement, ne laissèrent aucune chance ni à Beaupré, ni à Admit bon Maukerden. Ces deux-là, que l’épidémie les emporte, étaient des menteurs patentés, des filous indécrottables. En comparaison, Rigo et Marjorie Yrarier apparaissaient comme des modèles de vertu.
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