Mais certaines choses méritent leur importance, n’est-ce pas ? Il y a huit milliards d’hommes et de femmes sur cette planète – six mois plus tôt, il y en avait neuf milliards et demi –, et à leurs yeux, ce qu’ils mangent chaque soir est bien plus important que la politique, l’économie, la religion et l’art… ce qui ne signifie pas que ces choses soient futiles, car après tout, elles déterminent en partie la composition de leur repas, voire son existence pure et simple.
Elle poursuit sa réflexion. Un milliard de personnes vont retirer de ce moment ce que je vais leur en donner, et la plupart d’entre elles le conserveront dans leur cœur. Mais ce que je vais en retirer, moi, c’est ce que je vais voir… plus évidemment les sentiments que cela m’inspirera, et auxquels elles auront également accès. Et quand elles se débrancheront, elles penseront à ce que leur a dit leur père il y a cinquante ans, ou elles sentiront le fumet de leur dîner, ou elles se remettront à empiler des sacs de sable, mais de toutes les personnes présentes ici, c’est moi qui verrai le moins de choses ; je suis la seule ici dont l’expérience sera purement médiatique.
Je suis la moins qualifiée de toutes les personnes présentes.
Elle entend Carla et Louie éclater de rire… et, à sa grande surprise, elle se joint à eux. Elle est surprise à l’idée que ces deux êtres, qui vivent en vingt-quatre heures l’équivalent d’un million d’années d’existence, qui connaissent toutes les blagues jamais imaginées durant l’histoire de l’humanité, puissent encore s’étonner de quelque chose.
Eh bien, dit Carla, je crois que le moment est venu de commencer le spectacle – Louie me dit qu’il a de plus en plus de difficulté à tenir les nuages à distance. Et même si nous repoussons encore le lever de rideau, il y aura quand même des spectateurs mal placés.
Mary Ann se fend d’un sourire et dit à haute voix :
— Tiens, vous avez fait du théâtre, vous aussi ?
Pour la seconde fois, elle fait rire les dieux.
Vous me passez le volant ? lui demande Carla.
Mary Ann s’exécute. Son corps se lève et se dresse au bord de la terrasse ; plusieurs milliers de visages se tournent vers elle, et ses oreilles entendent le bourdonnement discret des projecteurs holographiques. Le spectacle va commencer.
Elle ne perçoit pas l’instant où elle prend la parole.
Les mots qu’elle prononce ne forment pas un discours – ils évoquent plutôt une sorte d’induction et, l’espace d’un instant, elle se demande si Carla et Louie ne cherchent pas à hypnotiser leur auditoire. Le ton des projecteurs s’altère de façon presque imperceptible, et l’histoire peut commencer…
Le gigantesque œil blanc qui rampe sur le Pacifique nous apparaît sous la forme d’une série d’images – ondes lumineuses, radar ou infrarouges –, suivie par des cartes animées, et dans l’esprit de Mary Ann la voix de Louie adopte un débit plutôt rapide, que ses lèvres et sa gorge parviennent quand même à suivre, commentant les images, expliquant le processus par lequel la chaleur monte dans l’atmosphère dans une zone de basses pressions. Et soudain, nous découvrons la scène en vue plongeante, depuis l’un des milliards de frisbees de glace que Louie a lâchés dans l’atmosphère et auquel il a… fixé une caméra ? Ou n’est-ce qu’une simulation ? Elle n’a aucun moyen de le savoir, et ça n’a probablement aucune importance.
L’immense masse blanche sillonnant le Pacifique devient de plus en plus proche, puis le frisbee s’évapore en haute atmosphère dans un éclair incandescent, et on aperçoit cinquante kilomètres d’océan agité avant que l’image ne disparaisse. Puis elle revient, et nous voyons de toutes parts des ombres blanches et rectilignes ; puis nous prenons du recul pour découvrir l’armada de frisbees qui fonce à l’attaque… et nous avons enfin une idée de la taille de ces ombres, de ce réseau de cristaux de glace, tel un maillage serré qui recouvre peu à peu la surface du Pacifique.
L’image s’estompe à nouveau, et Mary Ann perçoit vaguement le murmure qui parcourt l’assemblée. Elle se croit revenue à la fête foraine quand elle était enfant, émerveillée par le feu d’artifice. Elle se demande si les millions de gens branchés sur elle poussent le même « ooh » d’étonnement, et Carla lui répond par l’affirmative.
Vous n’imaginez pas le nombre de personnes qui n’ont jamais considéré leur monde comme une planète ; d’après les indications que nous recevons par feed-back, les gens ne s’étaient jamais rendu compte de la relative minceur de l’atmosphère, ils ignoraient que toutes les créatures vivant sur le globe ne dépassent jamais une altitude ou une profondeur de dix mille mètres par rapport au niveau de la mer. Et je ne parle pas de ceux qui viennent tout juste de prendre conscience de la taille de leur planète…
Louie revient en arrière et leur raconte l’apparition du méthane dans l’atmosphère. Sous leurs yeux, la chaleur s’accumule, le ciel devient quasiment opaque aux infrarouges, le Pacifique voit sa température augmenter…
Et soudain, la tempête passe au second plan ; une partie de Mary Ann, alors même qu’elle entend les mots qu’elle prononce, saisit la transition tandis que Carla prend le relais de Louie. L’espace d’un instant, elle aperçoit ce qui l’entoure et voit les écrans former un hexagone autour du bâtiment J, visible à ses seuls yeux, et comprend que les spectateurs ne voient qu’un seul écran où défile une image en relief, avec elle-même en son centre. Elle ne savait pas que les hologrammes permettaient une telle prouesse…
C’est tout récent, dit Louie en gloussant doucement. Pour arriver à ce résultat, nous avons passé l’heure écoulée à faire progresser la physique. Le fait que vos vêtements n’aient ni la couleur du ciel ni celle des pierres nous a un peu aidés. Ne vous affolez pas : le spectacle continue…
Carla leur raconte à présent l’histoire de l’humanité, depuis que l’ Homo sapiens a émergé de l’Afrique, envisagée sous six angles différents.
Nous voyons tout d’abord nos ancêtres en train de s’affronter, nous comprenons que les premiers outils n’étaient que des armes, et notre espèce si belliqueuse se répand sur toute l’étendue de la planète, se morcelant en des fragments de plus en plus minuscules, rassemblés tantôt par une langue tantôt par une croyance, trouvant dans leurs divisions un prétexte pour s’entre-massacrer. Les outils de mort ne cessent de se perfectionner, d’abord sur le plan matériel puis sur celui de l’organisation, de sorte que la manufacture de cadavres devient une entreprise en pleine expansion. Et l’histoire qui se déroule sous nos yeux n’est pas seulement une histoire d’horreur, car nous percevons le plaisir ressenti par ses protagonistes, qui délaissent de temps à autre une vie de routine ou de confort lénifiant pour une existence dévolue à la violence, où les victimes abondent et où le statut de bourreau est une source de jouissance. Les ressources nécessaires à ces conflits sont prélevées partout où elles sont présentes, au cœur des forêts comme dans les profondeurs de la terre, alimentant de nouveaux massacres, et c’est sur la circulation de ce matériel que s’édifie l’économie du genre humain, si bien que l’espèce s’enrichit à mesure que croît le danger qui la menace. Et voilà qui nous amène au présent, car la Terre est désormais incapable de contenir l’appétit de violence de ses habitants, car l’incessante succession de guerres est sur le point de causer l’effondrement du système, voire la fin de toute vie…
Читать дальше