Mais le plus insondable de ces mystères – il charge toutes les études relatives à ce sujet avant de conclure que personne au monde n’est plus avancé que lui sur ce point –, c’est qu’il est encore capable de rire. En fait, plus ses connaissances s’accroissent, plus il s’éloigne de ce que l’on appelle l’humain, et plus il rit. Il consacre huit ou neuf secondes à cette énigme (l’équivalent d’un siècle de dialogue entre l’Athènes de Périclès et la Séville des califes) avant de conclure qu’elle est insoluble, littéralement incompréhensible, et son rire n’en est que plus long, plus tonitruant.
Carla l’interrompt, écoute ses conclusions, éclate de rire à son tour l’espace de quelques secondes. Puis elle lui transmet certains de ses travaux scientifiques. Elle a conclu que, si l’absence d’ultraviolets dans l’atmosphère entraîne la disparition de certaines espèces, les dégâts seront toutefois limités, et que la disparition de certains habitats sera compensée par l’apparition de nouveaux habitats inconnus à ce jour où pourront se développer de nouvelles espèces – à condition qu’on les laisse tranquilles. Elle a pris le contrôle de toutes les banques de la planète, ce que celles-ci ignorent pour le moment, et va les orienter vers une économie robotisée : les machines fabriqueront les produits nécessaires et indispensables pendant que les gens se livreront aux activités de leur choix.
Et elle a décidé que personne ne touchera aux nouvelles terres humides, qu’il s’agisse de déserts lessivés ou de plaines boueuses.
Ni l’un ni l’autre n’appréciaient leurs semblables, mais ils n’ont que le genre humain à leur disposition et comprennent désormais son fonctionnement beaucoup mieux que par le passé. Louie et Carla Tynan travaillent ensemble, et ils sont comblés.
Il lui pose soudain une question amusante : les gens vont-ils mal réagir à l’idée d’être pris en charge une fois qu’ils auront compris qui s’occupe d’eux et comment ?
Les gens tels qu’ils sont aujourd’hui, peut-être, lui répond-elle, mais quand ils seront en mesure de comprendre la situation, ils auront atteint un tel stade qu’on pourra de nouveau leur confier les rênes de leur destin, à condition qu’ils aient vraiment envie de se soucier de leur économie et de leur politique.
C’est une bonne blague, du moins pour eux, et dix milliers d’antennes résonnent de leur rire. Mais ils s’abstiennent de raconter cette blague à Mary Ann. Quoi qu’il en soit, ils ont tout le temps pour en discuter, plus de temps que n’en a duré l’histoire de l’humanité, avant que les réfugiés n’arrivent au sommet et n’entrent dans Monte Albán.
Alors que Berlina Jameson se trouve blottie au milieu de plusieurs douzaines d’étudiants, un bras passé autour de la taille de Naomi Cascade, elle reçoit un signal de transfert de données et charge plusieurs fichiers dans son ordinateur.
Elle constate avec surprise que certains d’entre eux émanent du FBI et du ministère de la Justice, deux sources auxquelles elle n’est pas censée avoir accès. Une fois le chargement terminé, elle se trouve un coin tranquille et se met à lire.
Elle découvre une série d’instructions aussi brèves que précises relatives aux assassinats récents, et bien que leur teneur trahisse la fragilité actuelle du gouvernement, elles ont au moins le mérite d’exister.
Des témoins activement recherchés, des indices considérés comme capitaux… le procès qui s’annonce sera sans doute le plus important de la restauration, et Berlina réfléchit déjà au numéro de Reniflements qu’elle va lui consacrer – ce que souhaite sans nul doute son informateur anonyme.
Le carrelage est glacial sous ses fesses et elle s’agite un peu pour se réchauffer. Naomi lui apporte un bol de soupe chaude qu’elle avale d’un trait. Le plus fascinant dans cette histoire, c’est l’acharnement dont a fait preuve le bureaucrate qui a émis ces instructions, car les archives de Washington ont été presque totalement détruites : en ce moment même, Mamie le Président lance un message aux employés des Services postaux, les priant de dresser la liste de toutes les personnes qui recevaient leur chèque de pension à l’ancienne mode, afin que la Sécurité sociale puisse commencer à reconstituer ses bases de données. Une forte récompense est offerte à tous les pirates informatiques disposant de copies illégales de fichiers administratifs : loin de vouloir les poursuivre en justice, le gouvernement souhaite leur racheter le fruit de leurs rapines.
Qui qu’il soit, ce bureaucrate épris de justice a dû mémoriser tout un tas de noms, de dates, de lieux et de numéros de dossiers, puis il a fui Washington pour gagner Charleston, où il s’est empressé de rédiger ces instructions. Elle est littéralement subjuguée : cet homme (ou plutôt cette femme – aux yeux de Berlina, seule une femme a pu faire preuve d’un tel acharnement) aurait fait un journaliste de première.
Sans doute s’agit-il de l’auteur du texte intitulé Rapport sur l’identité des témoins impliqués dans les assassinats de Harris Diem, Diogenes Callare et Carla Tynan, mais celui-ci n’est malheureusement pas signé.
Elle le dévore avec intérêt. Sans doute va-t-elle en tirer la matière de plusieurs numéros de Reniflements, et peut-être sera-t-elle en mesure d’interviewer Hardshaw comme celle-ci le lui a proposé… une fois que les choses se seront un peu tassées.
Sa banque l’a notifiée d’un paquet de dépôts – certains des premiers numéros de Reniflements ont été consultés par plus de cent millions de personnes à ce jour, et nombre d’entre elles sont en train de télécharger les éditions plus récentes. Pas étonnant, se dit-elle. Les gens qui se sont trouvé un abri n’ont pas grand-chose à faire en attendant le retour du soleil. On peut désormais la considérer comme une femme riche… et son agence bancaire se trouve à Calgary, dans une région totalement épargnée par les catastrophes climatiques.
Elle range son ordinateur dans son sac à dos et contemple le parking, où sa fourgonnette flambant neuve résiste vaillamment à l’averse et à la montée des eaux. Elle pense à la maison qu’elle va s’acheter, avec une chambre pour Naomi, aux folies qu’elle va pouvoir se payer.
Le vent qui se lève n’annonce rien de bon.
La pluie a cessé et l’atmosphère s’est réchauffée – suffisamment pour qu’il soit agréable de sentir ses vêtements sécher sur soi. Mary Ann Waterhouse est sincèrement ravie de cette journée, et elle espère que ses « passagers » – ainsi a-t-elle baptisé les branchés – partagent ce sentiment.
Mary Ann, dit la voix de Carla dans son crâne. Pouvez-vous me consacrer quelques instants ?
Bien sûr.
Sans percevoir ses paroles, elle sent que Carla informe les branchés que Mary Ann va se déconnecter quelque temps pour les besoins d’une conversation privée, mais que le contact sera rétabli avant leur arrivée à Monte Albán. Puis Carla se manifeste de nouveau.
Dites à Jesse que j’ai besoin de lui parler.
— Carla est en ligne, elle a coupé le contact avec Passionet, dit-elle à Jesse.
Mon Dieu, comme il est beau, marchant à ses côtés. Ils enjambent prudemment un torrent qui traverse la chaussée après s’être assurés de la solidité de l’autre berge, et Jesse la prend par la main pour l’aider à franchir l’obstacle. Ses muscles sont jeunes et fermes, sa peau lisse et douce. Il se tourne vers elle et lui sourit.
— Salut, Carla, c’est à quel sujet ?
Carla parle avec la voix de Mary Ann ; son léger accent du Midwest donne à celle-ci l’impression d’avoir un petit caillou dans la bouche.
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