— Si cela vous intéresse, je suis en mesure de vous dire qui a tué votre frère et pour quelles raisons. Cette information sera bientôt rendue publique – j’ai transmis toutes les données au FBI –, mais j’ai pensé que vous aimeriez le savoir avant tout le monde.
— Vous avez bien pensé.
Le regard de Jesse est dénué de toute expression ; prisonnière de son corps. Mary Ann est incapable de le prendre par la main pour le réconforter.
La pluie se remet à tomber, et Carla ajoute :
— Louie vous prie de l’excuser – il est en train de bombarder les nuages avec de l’azote liquide, et de telles ondées sont malheureusement inévitables. Mais le ciel sera dégagé quand vous arriverez au sommet.
— Ce n’est pas grave, dit Jesse. Dites-moi qui a tué Di.
La voix de Carla est étrangement méprisante.
— On pourrait qualifier cela d’erreur de procédure. Connaissez-vous l’expression « à utiliser ou à éliminer » ? Eh bien, le gouvernement sibérien était aussi branché que tous les autres, et si votre frère était placé sous surveillance, c’était parce qu’on le considérait comme un personnage clé. Naturellement, il en allait de même de ses interlocuteurs officiels, c’est-à-dire Diem et moi-même.
» Quand on n’est pas en mesure de conserver pour soi une ressource vitale, la meilleure chose à faire est d’empêcher ses adversaires d’en tirer profit – c’est pour ça qu’on fait sauter autant de ponts en temps de guerre –, et un responsable sibérien a élaboré un plan dont le but était d’éliminer votre frère si cela devenait nécessaire. Et comme ce responsable était un militaire, ce plan a été classé top secret, dans la catégorie « à appliquer fissa et sans discuter, rompez ».
Bizarrement, Carla a conservé tout son sens de l’humour, mais elle ne semble plus capable de l’utiliser à bon escient. À moins qu’elle ne plaisante parce qu’elle est en train de décrire le processus qui a conduit à sa propre mort. Mary Ann a à peine le temps de se poser cette question que Carla y répond mentalement : elle n’a jamais été douée pour la vie en société et son sens de l’humour ne lui a jamais causé que des déboires.
— Bref, c’est précisément parce que ce plan était de nature militaire que les choses se sont passées ainsi. Les militaires redoutent comme la peste les dysfonctionnements au sommet de la hiérarchie, car ils entraînent le plus souvent la mise en sommeil des opérations sur le terrain, de sorte que les échelons inférieurs ont bien souvent pour instruction d’exécuter leurs plans si le contact est perdu avec le commandement.
— Mais… vous voulez dire que les assassins sont automatiquement passés à l’action… uniquement parce qu’ils n’arrivaient plus à joindre leurs supérieurs par téléphone ?
— Pas tout à fait. La gravité de la situation avait fait l’objet d’une évaluation par paliers, et à chaque palier correspondait une série d’actes de plus en plus risqués. Après qu’Abdulkashim a été éliminé, ses successeurs n’ont pas pris la peine d’analyser ces instructions évolutives, du moins d’une façon autre que superficielle. Et comme ils ont vite été dépassés par les événements, ils ont opté pour une escalade délibérée, ce qui n’a rien d’étonnant. Le vrai mystère est ailleurs : il semble que personne n’ait donné l’ordre de tuer. Quelque chose a servi de détonateur, mais j’ignore de quoi il s’agit. Diem a été tué le premier, et les autres équipes devaient passer à l’action dès que leurs datarats leur signaleraient la mort de Diem. C’est ainsi que nous avons péri, Di et moi. Mais rien ne prouve que les Sibériens qui surveillaient Diem ont reçu l’ordre de le tuer, ni qu’ils ont perdu le contact avec leur base. La cause première de toute cette série d’événements a tout simplement… disparu.
Jesse marche en silence un long moment, la tête basse, les mains dans les poches. Peu à peu, le ciel se dégage, les nuages prennent de l’altitude ; éclairé par la lumière du jour, son visage semble avoir perdu toute couleur, et même les cailloux qu’il ramasse pour les jeter devant lui semblent pâles, délavés.
— Donc, il s’est produit un événement indéterminé, la machine bureaucratique s’est mise en branle, et les agents sibériens ont assassiné mon frère ?
— Exactement. J’ai été tuée pour les mêmes raisons.
Carla pousse un soupir avec les lèvres de Mary Ann ; celle-ci devine que ce soupir n’est pas entièrement sincère, et Carla l’avertit de n’en rien dire à Jesse.
— Ces crimes horribles ne resteront pas impunis, Jesse. Tous les agents sibériens en poste en Europe et aux États-Unis seront arrêtés, et le nouveau gouvernement révolutionnaire sibérien compte capturer et exécuter toutes les personnes impliquées. Bien sûr, ça ne ramènera pas Di, et ça n’aidera pas Lori et vos neveux à surmonter leur épreuve. Au fait, vous voulez leur transmettre un message ? Je les ai localisés, ils se trouvent dans un abri à Grand Island, dans le Nebraska, à une altitude suffisante – ils sont en sécurité et je ne devrais pas tarder à établir une liaison téléphonique avec eux.
— Dites-leur que je les aime et que je viendrai les voir dès que possible, répond Jesse.
— J’ai pensé que vous aviez le droit de savoir. Mary Ann et vous disposez encore d’une demi-heure d’intimité, mais je serai obligée de rétablir la liaison avec Passionet quand vous arriverez à Monte Albán.
— Que va-t-il se passer là-haut ? demande soudain Jesse. Et pourquoi vous intéressez-vous autant à nous ? Je veux dire, nous ne sommes pas les seules personnes sur place, et puis vous pourriez parler au monde entier sans notre intermédiaire. Que se passe-t-il donc ?
Carla a un petit gloussement.
— Louie et moi cherchons encore nos marques. Considérez que nous faisons brûler un buisson pour attirer votre attention.
Puis Mary Ann se retrouve seule dans son corps. Elle veut prendre la main de Jesse, mais son impatience la fait trébucher. Elle se retrouve les bras autour de sa taille, le sent qui la prend par les épaules pour l’empêcher de tomber. Il la regarde au fond des yeux, voit qu’elle est redevenue elle-même, qu’ils sont bien seuls tous les deux, et il l’embrasse sur le front, avec autant de gentillesse, se dit-elle, que s’il embrassait l’un de ses neveux.
Un vent tiède souffle sur eux, porteur de parfums inconnus ; elle colle ses lèvres à celles de Jesse, et leur baiser dure un long moment. Lorsqu’elle rouvre les yeux, elle découvre des parcelles de ciel bleu au-dessus de la montagne, et un rayon de soleil qui inonde les maisons blanches et les larges places d’Oaxaca tout en bas.
Elle voit aussi les premiers réfugiés qui ont fait halte au coin de la route et qui les applaudissent. Elle se tourne vers eux et leur fait un signe – priant pour qu’ils ne voient pas en elle une vedette, mais plutôt une vieille amie –, et quand elle se retourne vers Jesse, son visage est illuminé par un sourire radieux, tout le contraire d’une grimace hollywoodienne, qu’elle sent dans toutes ses fibres sans avoir besoin de le voir. Ils accélèrent l’allure, pas pour distancer la foule mais parce que leur but est tout proche, et même s’ils ignorent encore ce qui va se passer, ils ont suffisamment foi en Louie et en Carla pour être impatients de le découvrir.
Brittany Lynn Hardshaw a travaillé dur pendant des heures, elle est complètement épuisée, mais elle tient à savoir ce qui va se passer à Monte Albán. Il est impossible de joindre Mary Ann Waterhouse via le net – à en croire Carla, Mary Ann a besoin d’un peu d’intimité, et ensuite Louie et Carla l’utiliseront à plein temps.
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