Puisqu’elle a un public, autant en profiter. Elle le gratifie d’une solide dose de nausée ; à présent que la technologie nous permet de partager les sensations d’autrui, ne nous en privons pas.
Ils atteignent une terrasse intermédiaire ; pour aller plus haut, il serait nécessaire d’escalader la muraille qui se dresse au-dessus d’eux, et Carla leur dit de ne pas prendre cette peine.
En se retournant, Jesse et Mary Ann découvrent une véritable multitude.
— En connaissons-nous au moins quelques-uns par leur nom ? demande-t-elle. Ils étaient si nombreux les premiers jours, et j’avais l’impression… comment dire… de ne faire qu’une avec eux. Je sais que ce n’était qu’une illusion et que je ne les connaissais pas vraiment… mais je voyais quand même en eux des individus bien distincts, formant un groupe auquel je m’étais intégrée, et maintenant je ne les perçois plus que comme une foule sans visage.
Jesse lui jette un regard.
— J’aimerais bien retrouver Tomás. J’ai envie de voir ça à ses côtés et je ne te suis plus très utile désormais.
Mary Ann ouvre la bouche pour répondre, mais c’est la voix de Carla qui s’exprime par ses lèvres.
— Bien sûr, allez-y – on vous retrouvera après.
Jesse l’embrasse, vivement mais tendrement, et descend l’escalier pour se fondre dans une masse de vêtements blancs, que la pluie a parés d’une nuance de gris. Mary Ann se sent soudain bien seule, elle aimerait pouvoir le suivre au sein de la foule ; puis elle lève les yeux et aperçoit de longues files d’hommes et de femmes gravissant les flancs de la pyramide sud, substituant à l’ocre de la pierre la blancheur de leurs robes et de leurs chemises.
— La pyramide va être toute blanche, dit-elle.
Non, dit la voix de Carla dans sa tête. Chaque visage forme une tache noire, vous les voyez ? Et ces taches ne cessent pas de bouger, et chaque individu a une démarche différente. Pour ne voir en eux qu’une masse sans visage, il faut vraiment le vouloir.
Mary Ann pousse un soupir. Elle a la nette impression de n’être qu’un transmetteur radio bon marché ; pour une fois, c’est son crâne plutôt que ses seins qui ont de la valeur, mais cela revient au même.
Carla est si attristée par cette idée que sa réaction la surprend.
J’espère que ce n’est pas nous qui vous avons donné cette impression. Nous vous aimons beaucoup, Mary Ann, et nous savons beaucoup de choses sur vous – nous avons consulté toutes les archives relatives à votre personne, y compris celles conservées par Passionet. Personne ne vous connaît mieux que nous, et si nous vous avons choisie, c’est parce que vous étiez à nos yeux une partenaire idéale.
Mary Ann s’assied sur un bloc de pierre et se prend à bras-le-corps. La pierre est mouillée, et l’eau s’infiltre à travers la toile de son jean, mais elle est déjà si trempée qu’elle n’en a cure. Ce n’est pas qu’elle se sente exploitée, se dit-elle, mais elle a l’impression de s’évanouir au sein de quelque chose de bien plus vaste qu’une foule. Peu importe de savoir qui l’a choisie, mais elle est là et bien là, et tout le reste va en découler…
Elle sent Carla émettre un petit rire, bientôt suivie par Louie. Il y a de l’empathie dans ce rire, car ni l’un ni l’autre n’auraient choisi de devenir ce qu’ils sont devenus ; en outre, l’idée qu’elle puisse se croire responsable de ce qui va arriver leur semble du plus haut comique – si l’expérience ne marche pas, ils en ont d’autres en réserve, de sorte qu’ils ont beaucoup à gagner mais pas grand-chose à perdre, sauf que si tout se passe bien aujourd’hui, cela n’en sera que plus spectaculaire car…
Mon Dieu. L’œil de Clem va disparaître dans… dans quelques minutes à peine. Les frisbees de glace commencent à avoir raison des super-ouragans. C’est donc pour cela qu’ils sont réunis ici ? Pour célébrer l’événement ?
En partie, avoue Louie. Apparemment, cette annonce risque de faire plaisir à pas mal de gens. Mais ce lieu est splendide, nous vous aimons beaucoup, nous avons confiance en vous et les conditions sont idéales.
La progression de la foule a atteint un seuil critique : des embouteillages se forment aux diverses entrées de la cité, et les gens se massent un long moment sur la route avant de pouvoir pénétrer dans le site au compte-gouttes.
— Pourquoi sont-ils tous vêtus de blanc ? demande soudain Mary Ann.
Pas tous, corrige Carla. Si vous regardez attentivement, vous constaterez que certains hommes sont en costume et certaines femmes en robe colorée. Mais la plupart d’entre eux ont revêtu leurs plus beaux atours, et ceux-ci sont traditionnellement blancs – ils savaient qu’il allait se passer quelque chose d’important, et ils ont trouvé le temps de se changer avant de venir ici. C’est un honneur considérable qu’ils nous font là.
Mary Ann l’a bien compris, mais ce n’est pas cela qui l’intrigue. Qu’y a-t-il à honorer dans cette histoire ? Pourquoi ces gens se réjouiraient-ils du chaos causé par ses semblables ? En quoi leur sort pourrait-il être amélioré par les luttes de pouvoir, les excès médiatiques… et le fait que le principal témoin de ces tribulations soit une femme aux cheveux rouge vif, aux fesses rebondies et aux seins démesurés ?
Les clathrates ont toujours été là, au fond de l’océan, ils ont toujours attendu le moment de se déchaîner… et ils risquent de se déchaîner encore à l’avenir.
La voix de Carla exprime une patience infinie, mais vu que Louie et elle poursuivent sans doute une conversation millénaire à chaque seconde qui s’écoule, elle peut se permettre d’être patiente avec Mary Ann.
Quant au reste… les gens y accordent bien trop d’importance. S’ils vous considèrent comme importante, c’est parce que vous êtes une star de la XV, et si la XV est importante à leurs yeux, c’est parce qu’elle leur paraît intéressante et parce qu’ils doivent aller en ville pour l’essayer – l’idée qu’elle puisse pénétrer dans leurs foyers, comme chez los Norteamericanos, leur semble encore étrange. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils se considèrent comme une masse sans visage, et l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes ne correspond nullement à l’image médiatique qu’en donnent les pays riches.
Mary Ann réfléchit un long moment, massant ses chevilles douloureuses qui lui ont permis d’arriver jusqu’ici. Comme nombre de ses contemporains, elle a toujours supposé que l’idée que les gens se faisaient d’eux-mêmes correspondait à l’image que les autres avaient d’eux… mais après ce que lui a suggéré Carla, elle se demande s’ils n’ont pas d’eux une image totalement différente de celles que se font ceux qui se considèrent comme leurs supérieurs. Et si tel est bien le cas, alors… peut-être que les gens comme Mary Ann – non, gardons notre dignité, disons : les gens comme Synthi Venture – ont toujours eu une idée quelque peu exagérée de leur propre importance.
Elle lève les yeux vers le ciel désormais bleu et voit que les vallées environnantes sont inondées de lumière mais que Louie tient les nuages à l’écart par la force, de sorte que l’horizon est bordé d’une épaisse bande bleue, comme une traînée d’encre gâchant un paysage superbe. Le soleil réchauffe les êtres et les choses, sa lumière danse sur les antiques pierres mouillées de pluie.
Elle éclate de rire. L’eau a maintes fois coulé sur ces pierres, mais aujourd’hui elle coule devant ses yeux, des millions de gens la voient couler grâce à ses yeux, et cela signifie quelque chose – c’est un souvenir qui sera conservé pour l’éternité. Cela lui rappelle ce que disait son vieil oncle Jack, qui était en fait l’oncle de son père : « Ces putains de médias accordent trop d’importance à certaines choses. »
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