Kait a pris mon bras – il fallait m’aider un peu quand je marchais longtemps. Nous avons discuté, mais pas des grands problèmes de nos vies. Nous étions en vacances.
Tant de choses ont changé. Tout d’abord, bien entendu, j’ai perdu Ashlee. Un anévrisme non pressenti l’a emportée à la fin de l’année dernière, me laissant veuf. Mais nous avons passé ensemble tant d’années de bonheur malgré les privations dues à la guerre et aux crises financières. Elle n’a cessé de me manquer depuis, mais je n’ai pas parlé de cela avec Kaitlin. Ni de la mère de Kait, à la retraite et vivant dans un confort relatif dans l’État de Washington, ni de Whit Delahunt, qui passait le déclin de sa vie dans un HLM fédéral à l’extérieur de Saint Paul, où il purgeait vingt ans d’incarcération à domicile et de travaux d’intérêt général pour sédition. Tout cela appartenait au passé.
Et nous croyons désormais à la possibilité d’un avenir.
Le pont d’observation était bondé d’enfants, venus en voyage scolaire assister au dernier lancement inhabité. Dans son berceau de lancement, à huit cents mètres de là, la sonde se dressait tel un joyau bleu, un glacier sculpté. « Le temps est l’espace, disait notre guide touristique. Si nous contrôlons l’un, nous contrôlons l’autre. »
Sue aurait sans doute contesté le verbe « contrôler ». Mais les gamins s’en fichaient. Ils étaient là pour le spectacle, pas pour suivre une conférence. Ils discutaient et se dandinaient avec nervosité, pressant leurs mains (et certains leurs nez) sur la vitre.
« Ils n’ont pas peur », s’est émerveillée Kaitlin.
Et ils n’ont pas été surpris non plus – du moins pas trop – quand la sonde Tau Ceti s’est élevée lentement et comme par magie de son aire pour glisser sans bruit vers le firmament. Cela les a impressionnés, je pense, de voir un objet si massif monter telle une montgolfière dans le ciel sans nuages de Floride. Les plus perspicaces ont pu en être intimidés. Mais non, ils n’avaient pas peur.
Ils connaissaient si mal le passé.
Je ne veux pas qu’ils oublient. Sur ce point, j’imagine que je ressemble à tous les autres vieux vétérans. Mais ils oublieront. Forcément. Et leurs enfants en sauront encore moins qu’eux, et les enfants de leurs enfants auront du mal à nous imaginer.
C’est très bien ainsi. On ne peut arrêter le temps. Sue m’a appris cela (Ashlee aussi, à sa manière). On peut se donner au temps. Ou être pris par lui.
Une vérité qui n’est pas si difficile à entendre qu’elle en a l’air – surtout par une belle journée radieuse comme celle-ci.
« Ça va ? s’est enquise Kait.
— Ça va. Juste un peu essoufflé. »
Nous avions beaucoup marché, et la journée était chaude.
FIN
Traduit de l’américain par Gilles Goullet
Denoël
Titre original : The Chronoliths
© 2001, Robert Charles Wilson
Et pour la traduction française : © 2003, by Éditions Denoël
9, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris
ISBN : 2-207-25316-3
Obélisque creux en marbre blanc, haut de 170 mètres, situé à proximité de la Maison-Blanche. (N.d.T.)
« Villes jumelles » : nom donné à la conurbation Saint Paul/Minneapolis. (N.d.T.)
Référence au sommeil qui débrouille les fils noués de souci (Shakespeare, Macbeth, II, 2 , ici dans une traduction d’Yves Bonnefoy). (N.d.T.)
Look upon my work, ye mighty, and despair. Extrait d’ Ozymandias, célèbre sonnet de Shelley dans lequel un voyageur raconte au narrateur que l’on trouve au milieu d’un désert de son pays les ruines d’une statue colossale dont le piédestal porte ces mots. (N.d.T.)
Le mot copperhead, qui signifie littéralement « tête de cuivre » et désigne un serpent américain très venimeux, le mocassin à tête cuivrée, avait alors servi pour qualifier tout Nordiste partisan du Sud. (N.d.T.)