Un peu plus tard, l’aube se leva, apportant avec elle des sons et des formes étranges : des brisants, le claquement sec de vaguelettes battant la proue, une traînée d’écume lumineuse au loin. À la clarté grisâtre des premières lueurs du jour, Lawler ne pouvait rien distinguer d’autre. Il y avait une terre droit devant, pas très loin, mais il ne parvenait pas à la distinguer. Tout était incertain. L’air semblait chargé d’un brouillard si épais que le soleil serait impuissant à le dissiper. D’un seul coup, il découvrit une grande barrière sombre qui s’étendait sur l’horizon, une bosse assez peu élevée qui aurait presque pu être la côte d’une île Gillie. Mais il n’y avait pas d’île Gillie de cette taille sur Hydros. Elle s’étirait d’un bout à l’autre de la planète, se dressant face à la mer qui grondait et se fracassait au loin contre cette muraille, sans parvenir à l’abattre.
Delagard apparut. Il monta sur la passerelle et s’immobilisa, le corps tremblant, le visage tendu vers l’avant, les mains crispées sur la rambarde avec une ferveur à donner le frisson.
— La voilà ! s’écria-t-il. Vous ne m’avez pas cru ! Voilà enfin la Face ! Regardez-la ! Regardez-la !
Il était impossible de ne pas se sentir envahi par une crainte révérentielle. Même les plus simples parmi les voyageurs, ceux dont l’intelligence était la moins prompte – Neyana, Pilya, ou encore Gharkid –, semblaient bouleversés par cette présence imposante, par l’étrangeté du paysage, par le pouvoir des inexplicables émanations psychiques, de ces pulsations continues émises par la Face. Nul ne s’occupait des voiles, ni du gouvernail ; ils étaient alignés tous les onze sur le pont, pétrifiés, silencieux, le regard fixé vers l’avant tandis que le navire glissait vers l’île qui semblait l’attirer avec la force d’attraction de quelque puissant aimant.
Seul Kinverson semblait, bien qu’ébranlé, ne pas être complètement bouleversé. Il était sorti de sa transe et regardait lui aussi fixement le rivage qui se rapprochait. Sa face taillée à la serpe semblait éclairée par une violente émotion, mais, quand Dag Tharp lui demanda s’il avait peur, Kinverson tourna vers lui un visage impénétrable, comme si cette question n’avait aucun sens, et un regard totalement dénué de curiosité, comme si toute explication lui était indifférente.
— Peur ? dit-il. Non. Je devrais avoir peur ?
Ce que Lawler trouvait de plus stupéfiant, c’était l’impression de mouvement continu et général que donnait l’île. Rien ne restait jamais en repos. La végétation qui bordait le rivage, s’il s’agissait bien de végétation, semblait se développer à un rythme effréné, incessant, implacable. Rien ne demeurait immobile nulle part. La configuration de l’île ne semblait pas obéir à des formes connues. Tout était mouvement, tout ondulait, s’agitait, s’incorporait à l’enchevêtrement de substance chatoyante, puis s’en dégageait pour se mouvoir sans répit en une danse frénétique, un déploiement insensé d’énergie qui durait peut-être depuis la nuit des temps.
Sundira s’approcha de Lawler et posa doucement la main sur son épaule nue. Ils restèrent côte à côte, le regard tourné vers l’avant, osant à peine respirer.
— Les couleurs, murmura-t-elle. L’électricité.
Le spectacle était fantastique. La lumière était produite en permanence par chaque millimètre carré de la surface de l’île. Tantôt d’un blanc immaculé, tantôt d’un rouge éblouissant, tantôt d’un violet très profond, tirant sur le noir impénétrable. Puis leur succédaient des couleurs sur lesquelles Lawler était à peine capable de mettre un nom. Elles s’évanouissaient avant même qu’il ait eu le temps de les comprendre et d’autres, tout aussi puissantes, les remplaçaient aussitôt.
C’était une lumière qui avait la qualité d’un énorme tumulte : une explosion, un épouvantable fracas, un éclaboussement frénétique, un éblouissement lumineux. Il s’en dégageait une énergie insensée, démentielle ; une telle furie ne pouvait rien avoir de raisonnable. Des éruptions fantasmagoriques de flammes froides s’élevaient en dansant, brillaient d’un vif éclat et s’évanouissaient. Il était impossible de garder très longtemps le regard fixé sur le même point ; la violence des jaillissements de lumière obligeait à détourner les yeux. Lawler constata que, même lorsqu’il ne regardait pas, il en avait le cerveau martelé. On eût dit quelque gigantesque dispositif radio projetant inexorablement ses émissions sur les longueurs d’ondes biosensorielles. Lawler sentait les émanations qui le sondaient, qui effleuraient son cerveau, qui s’insinuaient à l’intérieur de son crâne comme des doigts invisibles caressant son âme.
Il demeurait immobile, frissonnant, le bras passé autour de la taille de Sundira, tous ses muscles crispés de la nuque aux orteils.
Puis, traversant le jaillissement infernal de lumière, lui parvint quelque chose de tout aussi violent, de tout aussi insensé, mais de beaucoup plus familier : la voix de Nid Delagard, devenue âpre et dure, et extraordinairement cassante, mais quand même reconnaissable.
— Tout le monde à son poste, et plus vite que ça ! Nous avons encore beaucoup à faire !
En proie à une vive excitation, l’armateur haletait. Il avait le visage sombre et déformé comme si quelque violente tempête intérieure dévastait son âme. Il se déplaçait avec une étrange frénésie au milieu des voyageurs pétrifiés et les saisissait l’un après l’autre sans ménagement pour les faire pivoter et les obliger à détourner les yeux de la Face.
— Retournez-vous ! Retournez-vous ! Cette foutue lumière va vous hypnotiser si vous vous laissez faire !
Lawler sentit les doigts de Delagard s’enfoncer dans la chair de son bras. Il ne résista pas et laissa l’armateur l’éloigner du spectacle hallucinant qui se déployait au-dessus des flots.
— Il faut vous forcer à ne pas regarder, rugit Delagard. Onyos, prenez la barre ! Neyana, Pilya, Lawler, occupez-vous des voiles ! Il faut trouver un mouillage !
Plissant les yeux pour effectuer les manœuvres, s’efforçant de ne pas regarder dans la direction de l’incompréhensible jaillissement de lumière, ils naviguèrent en longeant la côte, à la recherche d’une crique ou d’une baie où ils pourraient s’abriter. Mais il ne semblait rien y avoir de tel. La Face n’était qu’un interminable promontoire, impénétrable, hostile.
Puis le navire franchit brusquement la ligne des brisants et déboucha en eau calme, dans une crique paisible limitée par deux avancées de terre bordées de parois abruptes. Mais ce calme était trompeur et il fut de courte durée. Quelques instants après leur arrivée, une violente houle se leva dans la crique. Au milieu des flots écumeux apparurent de fortes lanières noires ressemblant à d’énormes laminaires qui commencèrent à battre la surface de l’eau comme des membres de monstres marins. Au milieu d’elles se dressaient de menaçantes saillies hérissées de pointes qui projetaient des nuages sinistres de fumée jaune. Des déformations de la terre semblaient se produire le long du rivage.
Épuisé, Lawler commençait à avoir des visions, mystérieuses, abstraites, cruellement tentantes. Des formes inconnues dansaient devant ses yeux. Il éprouva une atroce démangeaison derrière le front, là où il lui était impossible de se gratter. Il pressa les deux mains contre ses tempes, mais cela ne changea rien.
L’air sombre, Delagard allait et venait sur le pont en marmottant. Au bout d’un moment, il donna l’ordre de faire demi-tour et de repasser derrière les brisants. Dès qu’ils furent sortis de la crique, la mer se calma et l’anse redevint aussi attirante qu’elle l’avait été.
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