— Eh bien… Vous pouvez imiter la mienne ?
— Eh ! Refaites-moi ça !
— Refaites-moi ça !
J’ai soupiré.
— C’est bon, Tilly. C’est parfait. Le journal du Forward dit que l’accrochage en orbite pour Botany Bay est prévu demain. Donc, demain je tomberai malade. Quel dommage ! Parce que je rêvais tellement de participer à toutes ces merveilleuses excursions. Tout mon plan dépend du timing de ces navettes de débarquement. De toute manière, ce sera la nuit précédente, vers une heure environ, quand les coursives sont désertes, que je m’échapperai. En attendant, il faut que personne n’entre. Je suis trop malade. Vous serez à la fois moi et vous. Ne vous servez plus de la vidéo du terminal. Si ça devient difficile, dites que vous êtes totalement dans le brouillard à cause des médicaments. C’est vous qui passerez la commande pour nos breakfasts…
— Vendredi… je comprends : vous avez décidé d’essayer de vous glisser dans une des navettes. Mais vous savez bien que les portes sont toujours verrouillées.
— Oui, je le sais. Mais ce n’est pas votre problème, Tilly.
— D’accord. Ça ne me regarde pas. Et je vous couvrirai après que vous vous serez éclipsée, c’est ça ? Qu’est-ce que je devrai dire au commandant ?
— Alors, il fait également partie du coup ? C’est bien ce que je pensais.
— Non, il est au courant, c’est tout. Nous recevons nos ordres du commissaire du bord.
— Oui, ça cadre… Supposons que je m’arrange pour que vous vous retrouviez ligotée et bâillonnée… Je vous ai sauté dessus comme ça. C’est possible. Mais il faudra attendre le dernier moment…
— Oui, ça consoliderait sérieusement mon alibi. Mais à quel philanthrope avez-vous eu affaire ?
— Vous vous souvenez de notre première soirée à bord ?
— Ah… le Dr Madsen. Et c’est sur lui que vous comptez ?
— Oui. Avec votre aide.
— Je dois dire qu’il avait la langue qui traînait sur la moquette.
— Oui. Et c’est encore le cas. Demain, il viendra me voir dès que je me plaindrai d’être souffrante. Toutes les lumières seront discrètes… Ensuite, je crois que le Dr Jerry coopérera pleinement. D’accord ? Le lendemain, il reviendra me voir, et je vous ligoterai. Très simple, non ?
Elle parut réfléchir très longtemps avant de me déclarer tout simplement :
— Non.
— Non ?
— Il faut que cela soit vraiment simple. Sans que personne d’autre y participe. Je veux dire : personne. Il ne faut pas qu’on me retrouve ligotée. Ça ferait naître des soupçons… Voilà l’histoire telle que je la conçois : peu de temps avant le départ des navettes, vous vous trouvez mieux. Vous vous habillez et vous quittez la cabine. Sans me dire quelles sont vos intentions. Moi, je ne suis que la pauvre servante. Je ne dois veiller sur vous qu’ici, dans la cabine. Et, après tout, vous avez peut-être changé vos plans. Si vous réussissez à ficher le camp, je pense que c’est surtout le commandant qui aura des comptes à rendre. Et je ne verserai pas une larme sur lui.
— Tilly, je crois que vous avez raison sur tous les points. Je pensais que vous auriez besoin d’un alibi.
Elle me regarda en souriant.
— Que ça ne vous empêche surtout pas de coucher avec le Dr Madsen. Vous savez que l’un de mes devoirs les plus importants était de vous l’interdire. Pour tous les hommes.
— Ça, je l’avais compris. Mais nous ne nous sommes pas fixé un prix ?…
— J’ai réfléchi, Marj… C’est à vous de décider.
— Mais vous ne m’avez même pas dit combien vous étiez payée ?
— Je l’ignore. Mon maître ne m’a pas fait part de ce détail.
— Votre maître ? Vous appartenez à quelqu’un ?
— Pas vraiment. Ou plus pour longtemps. J’ai signé un contrat sur vingt ans.
— Mais… Oh ! Tilly, vous aussi vous devriez vous enfuir !
— Du calme. J’ai réfléchi à cela également. Je ne suis pas portée sur les rôles du vaisseau comme étant sous contrat. Je peux donc participer à n’importe quelle excursion si je paie le prix… Nous nous retrouverons peut-être en bas.
— Oui…
Je me suis penchée pour l’embrasser. Elle m’a serrée contre elle, elle a gémi, et j’ai senti sa main qui se glissait sous ma robe.
Je l’ai regardée droit dans les yeux.
— Alors, c’était ça, Tilly ?
— Oh, oui… depuis le premier bain que je vous ai donné.
Le même soir, les émigrants qui allaient débarquer sur Botany Bay donnèrent un spectacle dans le salon des premières. Le commandant m’expliqua que c’était une tradition et que les passagers de première classe se cotisaient généralement pour constituer une espèce de bourse pour les nouveaux colons. Mais ce n’était en rien une obligation. J’étais assise près de lui et je profitai évidemment de l’occasion pour lui dire que je ne me sentais pas très bien et qu’il était fort possible que j’annule mes réservations pour les excursions au sol.
Il me rassura : si je me sentais souffrante, je n’avais pas intérêt à m’exposer aux petits risques d’une planète étrangère. A ce propos, je n’aurais rien à regretter vraiment : Botany Bay m’aurait certainement déçue. Plus loin, m’assura-t-il, tout était mieux.
Je fis le nécessaire pour avoir l’air de picorer tant bien que mal mon repas tout en lui expliquant que j’avais souffert du mal de l’espace pendant la descente vers Outpost.
Pendant le show, amusant, très amateur, j’ai eu mon attention attirée par un chanteur au second rang. Son visage me semblait familier.
Il me rappelait le Pr Federico Farnese. Mais il portait la barbe. Ce qui ne prouvait rien.
Quant à l’odeur corporelle… A trente mètres, il m’était difficile de l’isoler de celle des autres.
J’ai résisté à l’envie terrible de me lever et d’aller jusqu’à lui : « Mais c’est Freddie ! Est-ce que nous n’avons pas couché ensemble à Auckland en mai dernier ? »
Et s’il me répondait non ?
J’ai choisi la solution la plus lâche. J’ai dit au commandant qu’il me semblait avoir reconnu une vieille relation parmi les émigrants. Je lui ai écrit le nom sur le programme et il l’a passé à son commissaire de bord, puis à ses adjoints, sans réaction. Il y avait certains noms italiens sur la liste, mais aucun qui ressemblât de près ou de loin à Farnese.
Je les ai remerciés tout en songeant vaguement que je pourrais répéter la même chose à propos d’un certain « Perreault » ou d’un « Tormey ». Mais ce serait un risque idiot. Tous les barbus finissent par se ressembler.
Il était deux heures du matin, heure du vaisseau. La sortie en espace normal avait eu lieu à onze heures et le Forward devrait se placer en orbite stationnaire au large de Botany Bay à sept heures cinquante-deux. Ce qui ne me plaisait guère car un débarquement au début de la matinée risquait d’amener un peu plus de fréquentation dans les coursives pendant les heures creuses de la nuit.
Mais je n’avais pas le choix. J’ai fini de tout régler, puis j’ai embrassé Tilly en lui faisant signe de ne pas faire de bruit avant de me glisser au-dehors.
Je devais aller loin vers la proue, trois ponts plus bas. Par deux fois, j’ai ralenti pour éviter les hommes de ronde. A un endroit, j’ai été obligée de me dissimuler dans un couloir latéral pour éviter un passager qui venait de surgir brusquement. Je me suis dirigée vers tribord et j’ai atteint enfin la coursive qui conduisait à la navette de débarquement.
Mon vieux copain Pete-Percival-le-violeur m’attendait.
Je lui ai sauté dessus avec un grand sourire, j’ai mis un index sur mes lèvres et je l’ai pincé sous l’oreille.
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