— Je veux bien prendre un bébé.
— Parfait. Attention, ils sont très près.
Il était évident que tous les candidats à l’installation sur Botany Bay étaient très chargés. Ce qui était le résultat évident de la politique mesquine de la compagnie : tout le monde peut voyager en classe « économique » pour autant qu’il accepte d’entasser ses bagages dans les espèces de placards à balais de la troisième classe et de quitter le bord sans porteur, c’est-à-dire avec ses « bagages à main ». Par contre, pour tout ce qu’on est obligé de mettre en cale, on paie.
Le cortège passait devant nous et nous ne rencontrions que quelques vagues regards neutres. Tous les visages étaient las, les regards lourds, soucieux. Il y avait un nombre important de bébés qui pleuraient tous. Ceux qui venaient derrière poussaient les premiers rangs. Le moment était venu pour nous de nous glisser dans le « troupeau ».
Brusquement, dans ce mélange d’odeurs de sueur, de peur, de linge souillé, j’en identifiai une. Sans le moindre doute.
— Janet !
Une femme se retourna tout à coup, laissa tomber ses deux valises et m’étreignit.
— Marjie !
Le barbu qui était non loin d’elle s’écria :
— Je savais qu’elle était à bord ! Je te l’avais dit !
Tandis que Ian lançait d’un ton accusateur :
— Mais non, tu es morte !
J’ai écarté mes lèvres de celles de Janet quelques secondes pour dire :
— Non, je ne suis pas morte. Et tu as bien le bonjour de Pamela Heresford, officier-pilote junior.
— Ah, cette petite salope ! s’est exclamée Janet.
— Ça suffit, Janet ! a grondé Ian.
Pendant ce temps, Georges lançait des phrases en français tout en essayant frénétiquement de m’écarter de Janet.
Bien sûr, nous avions bloqué la procession. De plus en plus de gens passaient autour de nous en grommelant.
— Nous ferions bien de suivre la queue, ai-je dit. Nous parlerons plus tard.
En me retournant, je n’ai pas vu Pete. Mais je lui faisais confiance pour s’être éclipsé.
Je retrouvais une Janet avec quelques mois de plus, et peut-être quelques kilos aussi. Elle portait un panier à chat, celui de Maman Chat.
— Janet, ai-je demandé, qu’est-ce que vous avez fait des petits ?
— Grâce à mes efforts, répondit Freddie, ils ont obtenu des postes de première importance comme ingénieurs en rongeurs sur la côte du Queensland. Mais, Helen, pour l’amour de Dieu, veuillez nous expliquer comment vous vous retrouvez parmi la foule des malheureux paysans de ce vaisseau alors qu’hier encore vous étiez à la droite de son seigneur et commandant ?
— Plus tard, Freddie, plus tard…
Il a regardé la porte.
— Oh oui… plus tard ! On boira tous un verre et on se racontera tout ça. D’ici là, il va falloir passer devant le cerbère…
Il y avait deux gardes, armés, de chaque côté de la porte. Je me suis mise à réciter quelques mantras tout en bavardant sans savoir ce que je récitais avec Freddie. Les deux gardes ne m’ont jeté qu’un vague coup d’œil. Ils n’ont pas paru me trouver particulièrement exceptionnelle. Et la nuit que j’avais passée avait sans doute accentué mon aspect fatigué et crasseux.
En fait, jamais je ne m’étais risquée hors de ma cabine BB sans que Shizuko m’ait préparée, c’est-à-dire lavée, brossée, massée, maquillée, laquée.
Après la porte, il y avait une courte rampe d’accès. Nous nous sommes retrouvés devant une table derrière laquelle siégeaient deux employés avec des piles de formulaires. L’un d’eux a lancé :
— Frances, Frederick J. ! Avancez !
— Ici ! a répondu Federico.
Comme en écho, une voix a lancé :
— La voilà !
C’est alors que j’ai été dans l’obligation de poser Maman Chat plutôt brutalement et de me mettre à courir.
J’eus vaguement conscience d’une rumeur et de mouvements divers derrière moi, mais je n’avais vraiment pas le temps de m’en occuper. Tout ce que je désirais dans ces quelques instants, c’était échapper au tir des engins à gaz ou des paralyseurs. Je n’avais pas détecté le moindre fusil à radar, mais si Pete ne s’était pas trompé, je n’avais pas à m’en inquiéter. Tout ce que je devais faire, c’était courir, très vite. Sur ma droite, je distinguais un village, dont je n’étais séparée que par un rideau d’arbres.
Pour l’instant, c’était mon seul espoir, en tout cas ma meilleure protection.
En me retournant, j’ai vu que j’avais largement distancé la horde. Rien d’étonnant : je peux faire mille mètres en deux minutes en terrain plat. Mais il me semblait qu’il en restait deux derrière moi. J’étais prête à attaquer quand j’ai entendu la voix hachée de Pete.
— Courez ! Ne vous arrêtez pas ! Ils pensent que nous allons vous rattraper !
J’ai accéléré. L’autre poursuivant était mon amie Tilly-Shizuko.
Dès que je suis arrivée entre les arbres et hors de vue, je me suis arrêtée et j’ai vomi. Ils m’ont rejointe. Tilly m’a pris la tête et a essayé de m’embrasser.
— Ne faites pas ça ! Eh ! Qu’est-ce que c’est que cette tenue ?
Elle portait maintenant un collant qui la rendait toute svelte, plus occidentale et plus femme à la fois.
— J’ai laissé tomber mon kimono et mon obi.
— Et si vous cessiez de bavarder comme ça ! a lancé Pete. Il faut que nous fichions le camp d’ici. (Il m’a prise par les cheveux et m’a volé un baiser.) Allons-y !
Nous avons continué sous bois mais, très vite, il est devenu évident que Tilly avait dû se fouler la cheville.
— Elle a sauté depuis le pont des premières. Ça ne va pas, Tilly ?
— C’est à cause de ces fichues chaussures japs… Occupe-toi de la môme, Pete. Ils ne me feront rien.
— C’est ça. Compte dessus, dit Pete d’un ton amer. Nous sommes trois et nous resterons trois. Ça va, miss… Vendredi ?
— Oh oui… Un pour tous, tous pour un ! Allez, Pete, prenez-la sous le bras droit.
Ça se passa plutôt bien. Nous formions une sorte de nouvel animal à cinq pattes. Nous n’allions pas très vite mais les autres ne sont pas parvenus à nous rattraper. Après quelque temps, Pete s’est arrêté et m’a dit qu’il allait porter Tilly sur son dos. J’ai prêté l’oreille. Aucun bruit de poursuite. Je ne percevais que les bruits étrangers d’une forêt étrangère, sur un monde inconnu. Des cris d’oiseaux ? Je ne pouvais en être certaine. Mais tout ce que je voyais autour de moi était dérangeant. L’herbe n’était pas vraiment de l’herbe, les arbres me semblaient venir d’une lointaine époque, le vert des feuilles était strié ou ocellé de rouge. Ou bien, était-ce l’automne sur cette partie de Botany Bay ? Est-ce qu’il ferait un froid glacial durant la nuit ? Nous pourrions tenir un certain temps sans vivres ni eau, mais que penser de la température ?
— O.K., ai-je dit enfin. Pete, vous la portez. Mais je vous relaierai.
— Impossible ! a lancé Tilly. Vendredi ! Vous ne pouvez pas me porter !
— J’ai bien soulevé Pete, la nuit dernière. Racontez-lui, Pete. Vous ne pensez pas que je peux porter une petite poupée japonaise ?
— Poupée japonaise ! Je suis aussi américaine que vous !
— Peut-être plus, c’est exact ! Parce que moi, je ne le suis pas tellement. Je vous raconterai ça un autre jour. Allons-y.
Je l’ai portée sur cinquante mètres environ, ensuite Pete m’a relayée sur deux cents, et ainsi de suite. Nous avons rencontré une route. Enfin, c’était plutôt une piste entre les buissons, mais des traces de roues et de sabots étaient visibles. A droite, après quelques mètres, la route semblait retourner vers le terrain d’atterrissage et la ville. Nous sommes donc partis vers la gauche. Shizuko marchait de nouveau, mais elle s’appuyait fréquemment sur Pete.
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