Nous sommes arrivés dans une ferme. La prudence eût été de nous cacher aux alentours, mais j’avais avant tout envie d’un grand verre d’eau et je voulais qu’on bande la cheville de Tilly.
Sur le porche, il y avait une femme qui tricotait dans un rocking-chair. Elle avait les cheveux gris, l’air avenant. Elle a levé les yeux sur nous et elle nous a fait signe d’approcher.
— Je m’appelle Mrs Dundas. Vous venez de débarquer du vaisseau ?
— Oui. Je me présente : je suis Vendredi Jones. Voici Matilda Jackson et notre ami Pete.
— Pete Robert, madame, pour vous servir.
— Venez vous asseoir. Pardonnez-moi si je ne me lève pas mais mon dos n’est plus vraiment ce qu’il était. Vous êtes des réfugiés, n’est-ce pas ? Je veux dire : vous vous êtes enfuis ?
— Oui. C’est cela, madame.
— C’est évident. Vous savez que la moitié des réfugiés arrivent ici ? Si j’en crois ce que j’ai entendu aux informations de ce matin, il va falloir que vous vous cachiez ici trois jours au moins. Soyez les bienvenus. Nous avons plaisir à recevoir des visiteurs. Mais vous avez parfaitement le droit de vous présenter au service d’Immigration : les gens du vaisseau n’ont absolument pas le droit de porter la main sur vous. Cependant, je crois que vous risquez de passer un très mauvais moment avec leurs interminables interrogatoires. Vous déciderez après dîner. Pour l’instant, est-ce que vous accepteriez une tasse de thé ?
— Oh oui !
— C’est bien. Malcolm ! Oh ! Malcooolm !
— Oui, m’man.
— Mets la bouilloire à chauffer !
— Comment ?
— La bouilloire ! (Mrs Dundas a regardé Tilly.) Mon enfant, qu’avez-vous fait à votre pied ?
— Je crois qu’il est foulé, madame.
— Ça, je veux bien le croire ! Vendredi… c’est bien votre nom, n’est-ce pas ?… demandez à Malcolm de préparer de la glace pilée dans le plus grand plat qu’il pourra trouver. Ensuite, vous pourrez peut-être servir le thé. Malcolm se débrouillera avec la glace. Et votre… Mr. Roberts, c’est cela, non ?… pourrait m’aider à me lever pour que je m’occupe de votre pauvre pied. Quand nous aurons réussi à faire diminuer l’enflure, il faudra le bander. Matilda… est-ce que vous êtes allergique à l’aspirine ?
— Non, madame.
— M’man ! La bouilloire !
— Allez, Vendredi…
Je servis le thé avec un cœur léger.
Cela fait vingt ans. Vingt années de Botany Bay, mais la différence par rapport à la Terre n’est pas considérable. Vingt années de bonheur. Ces Mémoires ont été rédigées à partir des enregistrements que j’ai faits au Pajaro Sands avant que le Patron meure et de certaines notes que j’ai prises durant la période où je pensais devoir lutter contre l’extradition. Mais tous les projets que l’on avait pu dresser à partir de moi ne pouvant aboutir, ceux qui me cherchaient ne se sont plus intéressés à moi. Pour eux, je n’avais jamais été qu’un incubateur ambulant. Et tout cela cessa d’avoir le moindre intérêt le jour où le Premier citoyen et la dauphine furent assassinés.
Il serait logique que ce journal s’arrête à mon arrivée sur Botany Bay. Parce que ma vie, à partir de ce moment, a cessé d’être dramatique et aventureuse. Après tout : qu’est-ce qu’une maîtresse de maison peut écrire de passionnant ? A propos de sa basse-cour et des pontes de l’hiver ? Ça vous intéresse ? Moi pas.
Les gens qui sont très occupés et très heureux ne tiennent pas de journal.
Mais en parcourant les enregistrements et les notes, il m’est apparu que certains points devaient être éclaircis.
A propos de la carte Visa annulée de Janet, par exemple : après le naufrage du Skip to M’Lou, Georges avait enquêté dans la ville basse de Vicksburg et il avait acquis la conviction qu’il n’y avait aucun survivant. Alors, il avait appelé Janet et Ian, qui étaient sur le point de partir pour l’Australie (prévenus par l’agent de Winnipeg), et bien entendu, Janet avait fait annuler sa carte.
Pour moi, le fait de retrouver ma « famille » est un événement étrange. Mais Georges prétend, lui, que c’est de me retrouver ici qui est le plus étrange. Lorsqu’ils ont quitté la Terre, ils en étaient dégoûtés, sans grand espoir. Ou aller ? Botany Bay n’était certainement pas le meilleur des choix mais, pourtant, pour eux, c’était le plus évident. Botany Bay est une bonne planète, qui ressemble assez à la Terre il y a quelques siècles, mais avec une technologie et des sciences contemporaines. Elle n’est pas aussi primitive que Forest, ni aussi luxueuse et agréable qu’Halcyon ou Fiddler’s Green. Tous, ils ont perdu beaucoup d’argent, mais il leur en est resté suffisamment pour acheter un passage en dernière classe, pour payer leurs parts et conserver quelques sous afin de démarrer.
Georges prétend que la coïncidence la plus fantastique, c’est que je me sois trouvée à bord du même vaisseau qu’eux. Parce qu’ils avaient manqué de justesse le départ du Dirac. Simplement parce que Janet redoutait de voyager avec un bébé dans son ventre plutôt que dans ses bras. De toute façon, notre nouveau monde a peut-être les dimensions de la Terre, mais notre colonie est encore petite et nous aurions bien fini par nous rencontrer. Ici, tous les nouveaux venus intéressent tout le monde.
Mais si je n’avais pas accepté cette mission piégée ? Oui, on peut toujours dire et répéter : « Et si. » Je me dis pourtant que j’aurais fini par aboutir sur Botany Bay.
« Un tel destin nous comble. » Et je n’ai rien à ajouter. Je suis heureuse d’être une épouse dans un groupe-8. Ce n’est pas vraiment un groupe-S car nous n’avons guère de lois concernant le mariage ou le sexe. Nous vivons avec nos enfants dans une grande maison dont Janet a dessiné les plans et que nous avons construite tous ensemble. (Vous ne le saviez pas, mais je suis un assez bon charpentier…) Et les voisins n’ont jamais posé de questions insidieuses quant à nos rapports. Si jamais ils s’avisaient de le faire, je crois que Janet les gèlerait sur place. Non, ici, personne ne se soucie vraiment de personne. Et tous les bébés sont les bienvenus. Et des siècles s’écouleront avant que l’on parle de surpopulation.
Ce journal, jamais mes voisins ne le liront, car je n’entends faire publier ici qu’une nouvelle édition – révisée – d’un livre de cuisine. Je peux donc évoquer en toute liberté nos divers liens de parenté.
Georges a épousé Matilda lorsque je me suis mariée avec Pete. Ils ont dû faire ça à la courte paille. Bien entendu, le bébé que je porte en moi relève de la vieille loi du tube à essais… mais jamais je ne l’ai entendu dire sur Botany Bay. Après tout, peut-être Wendy est-elle issue de sang royal… Mais, officiellement, pour moi du moins, Pete est son père. Légalement. Tout ce que je sais, c’est qu’elle n’a aucun défaut génétique congénital, et Freddie aussi bien que Georges m’assurent qu’elle n’a aucune ombre récessive non plus.
Lorsque j’en ai accouché, j’ai demandé à Georges d’inverser ma stérilité. Il m’a examinée avec Freddie avant de m’annoncer que ce serait parfaitement faisable, mais sur Terre. Pas à La Nouvelle-Brisbane. Pas avant des années en tout cas. Le problème est donc réglé. Et j’en suis soulagée, je l’avoue. En vérité, je n’avais pas envie de recommencer. Nous avons toujours des enfants et des chiens dans les jambes et il n’est pas forcément nécessaire que les enfants viennent de mon ventre. Tilly se débrouille très bien pour en fabriquer, de même que Betty et Janet.
Et Wendy aussi. Si ce n’était pas impossible, je jurerais qu’elle a hérité du tempérament de sa mère. Je veux dire, moi. Elle venait d’avoir quatorze ans quand elle est venue me trouver.
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