Je l’ai retenu, puis je l’ai posé sur le pont avant de m’occuper du verrou à combinaison.
Pour découvrir qu’il était presque impossible de lire les chiffres du cadran, même avec ma vision nocturne. Il n’y avait que quelques lampes de veille dans le couloir et, dans cette coursive en impasse, le noir régnait. Par deux fois, j’ai essayé de composer la combinaison.
Je me suis interrompue pour réfléchir. Retourner à la cabine pour prendre une torche ? Peut-être Tilly en avait-elle une. Et sinon, faudrait-il attendre le retour de l’éclairage de jour ? Non, ça ne me laisserait qu’un délai trop mince. Les gens commenceraient à circuler. Est-ce que j’avais le choix ?
Je me suis penchée sur Pete. Il avait le cœur solide. Tant mieux pour lui. Mais je ne l’avais pas touché aussi dur que d’habitude, ce qui lui avait sauvé la vie. Je l’ai fouillé. J’ai trouvé sans surprise un stylo à lumière.
Quelques secondes après, la porte était ouverte.
Je l’ai traîné à l’intérieur et j’ai refermé. En me retournant, j’ai vu bouger ses paupières et je l’ai pincé une deuxième fois.
J’ai réussi à hisser sa masse sur mes épaules à la façon des pompiers, me rappelant soudain qu’une gravité de 0.97 était maintenue ici pour correspondre à celle de Botany Bay. Pour progresser, et si je ne voulais pas tomber sur quelque chien de garde, j’ai dû mettre le stylo à lumière entre mes lèvres.
Je ne me suis trompée qu’une fois avant d’atteindre mon but. Le hangar, plongé dans l’ombre, semblait encore plus immense. Je ne m’étais pas attendue à cette situation. Dans ma mémoire, la navette était faiblement éclairée par les projecteurs de surveillance, tout comme l’ensemble du vaisseau entre minuit et six heures du matin.
Je suis enfin parvenue à la cachette que j’avais choisie la veille, à l’intérieur du turbogénérateur Westinghouse.
Cette énorme chose devait fonctionner au gaz, ou à la vapeur, en tout cas certainement pas par l’énergie de Shipstones. Sur les mondes colonisés, on trouve encore certaines formes de technologies anciennes quand les Shipstones ne sont pas disponibles. Mais ce n’était pas la manière dont cet engin fonctionnait qui m’intéressait. Seulement le tronc de cône dans lequel se trouvait un espace libre de plus d’un mètre. Assez grand pour un être humain. Et même pour deux. Il le fallait bien, avec cet encombrant invité que je ne pouvais ni tuer ni laisser derrière moi.
Les équipes de fret avaient installé une bâche de fibre de verre sur le monstre avant de l’arrimer, et je réussis à me faufiler entre les nœuds en tirant à grand-peine mon prisonnier. J’y gagnai quelques égratignures.
Une fois encore, je le fouillai avant de le déshabiller. Avec un peu de chance, je pourrais dormir.
Je lui enlevai tout : pantalon, ceinture, chemise, short, chaussettes, sandales et sweater. Ensuite, je lui liai les mains dans le dos avec sa chemise avant de me servir de son pantalon pour les jambes, de sa ceinture pour les chevilles et les poignets. Sa position était très inconfortable, je sais, mais c’est ce que l’on m’avait appris afin de décourager toute tentative de fuite.
Puis j’ai voulu lui faire un bâillon avec son sweater et son short.
— Non, ne faites pas ça, m’a-t-il dit très calmement. Ne faites pas ça, miss Vendredi. Je suis réveillé depuis un moment. Si nous parlions ?
— Je pensais que vous étiez réveillé. Mais j’ai fait comme si… Je me disais bien que vous saviez très bien qu’en cas de résistance je vous arracherais les testicules.
— Oui, ça, je m’en doutais un peu. Mais vous êtes vraiment du genre radical.
— Pourquoi pas ? J’ai déjà eu l’occasion de vous connaître comme je ne l’aurais jamais souhaité. Et vos glandes m’appartiennent, en quelque sorte. D’accord ?
— Est-ce que vous pouvez me laisser placer un mot ?
— Bien sûr, pourquoi pas ? Mais si ça dépasse le simple murmure, adieu les bijoux de famille.
J’ai accompagné ma déclaration d’un geste qui ne pouvait pas lui laisser le moindre doute.
— Doucement ! Je vous en prie… Le commissaire de bord nous a demandé de doubler la garde cette nuit. Je…
— Doubler la garde ? Mais comment ?
— D’ordinaire, Tilly – je veux dire Shizuko – était seule de service entre le moment où vous retourniez à votre cabine et celui où vous vous réveilliez. Après, elle se contentait d’appuyer sur un bouton et c’était à notre tour de prendre la garde. Mais le commandant a l’air inquiet à votre sujet. Il vous soupçonne de vouloir vous enfuir à l’escale de Botany Bay.
— Grands dieux ! Comment peut-on croire cela de moi ?
— Ça, je me le demande, a-t-il dit solennellement. Mais expliquez-moi alors pour quelle raison nous nous trouvons dans ce truc ?
— Eh bien, je vais en excursion. Et vous, très cher ?
— Moi aussi. Du moins, je l’espère. Miss Vendredi, je me suis dit que si vous deviez vous enfuir à l’escale de Botany Bay, le meilleur moment serait durant la nuit. Je n’avais pas la moindre idée de la façon dont vous pouviez gagner la navette de débarquement, mais, pour ça, je me suis dit que je pouvais vous faire confiance. Et vous voyez que j’avais raison.
— Je vous remercie. Mais qui surveille la navette à bâbord ?
— Graham. Un petit abruti blondinet. Vous l’avez peut-être remarqué, non ?
— Oui, trop souvent.
— Si j’ai choisi ce côté, c’est parce que vous êtes venue ici avec Mr. Udell hier. Disons avant-hier…
— Aucune importance. Pete, que se passera-t-il quand vous serez porté manquant ?
— Il est possible que je ne le sois pas. Joseph Steuben – on l’appelle Joe Stupide – doit me relever après le breakfast. Si je le connais bien, il ne sera pas du tout ému de ne pas me trouver à la porte. Il va certainement s’endormir tranquillement jusqu’à ce que quelqu’un arrive. Et il restera là jusqu’au départ de la navette. Ensuite, il attendra bêtement que je lui fasse signe. Non, Joe est parfaitement fiable sur ce plan-là.
— On dirait que vous avez mis tout ça au point…
— Vous voulez que je vous dise ? Je n’avais pas du tout l’intention de me faire tordre le cou et de gagner un mal de tête. Si vous m’aviez laissé le temps de parler, vous n’auriez pas eu besoin de me coltiner sur votre dos…
— Pete, si vous avez l’intention de me faire le coup du charme pour que je vous délivre, vous ne m’avez pas bien regardée.
— Mais si.
— Vous n’arrangez pas votre cas en faisant de l’ironie. Pete, vous n’êtes pas tiré d’affaire. Donnez-moi seulement une raison pour que je ne vous tue pas. Le commandant ne se trompe pas : je vais me tirer d’ici. Je vais quitter ce foutu vaisseau. Et je ne tiens pas à ce que vous soyez en travers de ma route.
— Eh bien… s’ils retrouvent mon cadavre au matin, en déchargeant, ils se lanceront à vos trousses.
— Mais je serai déjà à des kilomètres de distance. Et pourquoi me poursuivraient-ils ? Je ne vais pas laisser d’empreintes sur votre carcasse, Pete. Juste quelques bleus sur votre cou.
— Mais vous aviez un motif et une occasion. Et Botany Bay n’est pas hors la loi, miss Vendredi. D’accord, vous avez une chance de demander asile, d’autres y ont réussi. Mais si vous êtes recherchée pour meurtre à bord d’un vaisseau, croyez bien que les colons coopéreront à cent pour cent.
— J’invoquerai la légitime défense. On vous connaît comme violeur notoire. Bon Dieu, qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de vous ? Vous savez que je ne peux pas vous tuer comme ça, vous liquider de sang-froid. Voyons voir… Dans dix heures environ, il faudra que je vous bâillonne. Et il fait de plus en plus froid.
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