Dans moins de soixante-douze heures, nous serons au large de Botany Bay. J’ai découvert ce que Tom avait réussi à faire. La navette de tribord allait être chargée avec le fret destiné à la colonie.
— Celle de bâbord a été chargée à la Vrille, m’expliqua-t-il. Mais il fallait la navette de tribord pour Outpost. On a donc été obligé de faire un transfert. Ce qui représente un foutu travail.
— C’est très bon pour la forme, Tommy. Méfie-toi des bourrelets.
— Parle pour toi, Jaime.
Je leur ai demandé comment on procédait au chargement.
— J’ai l’impression que les sas sont vraiment très petits.
— On ne charge pas par là. Vous aimeriez jeter un coup d’œil ?
Nous nous sommes donné rendez-vous pour le lendemain matin. Et j’ai appris pas mal de choses.
Les soutes du Forward sont tellement énormes qu’on risque des poussées d’agoraphobie. Mais celles des navettes supportent très bien la comparaison. On y trouve des engins monstrueux. Des machines, des appareils hors du commun. On livrait à Botany Bay un turbogénérateur Westinghouse grand comme un immeuble, et j’ai demandé à Tom comment ils espéraient déplacer ça.
— Par la magie, m’a-t-il dit en souriant. Il me faut juste quatre hommes. Ils enveloppent le truc dans un filet métallique, ils placent dessus une boîte pas plus grande qu’une mallette… et hop !
Une unité antigrav. Plus ou moins semblable à celle qui permet à n’importe quel VEA de se déplacer…
Avec des précautions infinies, en utilisant des perches et des câbles, ils sont parvenus à faire passer ce monument de la soute du Forward à celle de la navette.
Tel était le rôle du subrécargue : veiller à ce que chacun des éléments du fret soit livré conformément au contrat et dûment protégé contre les poussées de gravité et les chocs.
Ensuite, Tom me montra le local réservé aux passagers immigrants.
— Il y a plus de demandes pour Botany Bay que pour n’importe quelle autre planète. Quand nous repartirons, je crois qu’il ne restera personne en troisième classe.
— Ce sont tous des Australiens ?
— Oh non ! En tout cas, il y en a au moins un tiers qui ne le sont pas. Mais ils parlent tous anglais. C’est la seule colonie qui exige la pratique courante d’une langue. Ils sont persuadés que si leur nouveau monde n’a qu’une seule langue, ce sera l’a paix… Mais les guerres civiles ont toujours été les plus atroces de toute l’histoire du monde. Et il n’y avait pas de problème de langage.
Je n’avais pas d’opinion personnelle à ce sujet. Nous avons quitté la navette par le sas des passagers et Tom a refermé sur nous. C’est alors que je me suis rappelé que j’avais oublié mon écharpe.
— Tom ! Je crois bien que je l’ai laissée dans le compartiment des émigrants…
— Non… mais nous allons bien la retrouver.
Il a redéverrouillé la porte du sas. L’écharpe était bien là où je l’avais laissée tomber. Je la lui ai passée autour du cou. Son visage s’est approché du mien et, pendant un instant, j’ai bien failli le remercier comme il le méritait. Mais il était encore de service.
Cette porte avait un verrou à combinaison. A présent, je pouvais l’ouvrir.
Quand nous avons regagné le vaisseau, il était presque l’heure du déjeuner. Shizuko, comme d’habitude, s’affairait à mon entretien.
— Je n’ai pas envie d’aller déjeuner dans le salon. J’aimerais mieux grignoter quelque chose ici. Je veux d’abord prendre une douche et passer une autre robe.
— Que désirez-vous, miss Vendredi ? Je vais passer la commande.
— Pour deux, en ce cas.
— Pour moi aussi ?
— Oui. J’ai horreur de manger seule. Et je n’ai vraiment pas envie de m’habiller, aujourd’hui. Allez, composez-nous un menu.
Je me suis enfuie vers la salle de bains.
Je l’ai entendue appeler l’office mais, à la seconde même où je sortais du bain, elle était déjà là, avec une grande serviette bien douce. J’étais à peine sèche que le serveur automatique a sonné. Pendant qu’elle ouvrait le tiroir de distribution, j’ai installé une petite table dans un coin. Elle s’est contentée d’un haussement de sourcils. J’ai programmé un peu de musique sur le terminal, du rock classique, et j’ai poussé le son.
Shizuko, pendant ce temps, avait disposé un couvert sur la table. Je l’ai regardée bien en face et je lui ai dit, assez fort pour qu’elle m’entende :
— Il manque un couvert.
— Comment ?
— Ça suffit, Matilda, laissez tomber. La farce est terminée. Je voulais seulement que nous puissions bavarder un peu.
Elle a eu une hésitation presque imperceptible.
— D’accord, miss Vendredi.
— Vous feriez aussi bien de m’appeler Marj, sinon je vais être obligée de vous appeler miss Jackson. Ou alors, dites Vendredi. C’est mon vrai nom. Il faut que nous causions. Ce n’est pas que j’aie quoi que ce soit contre votre numéro de servante fidèle, mais il ne sert plus à rien et nous sommes entre nous. Et je sais très bien me sécher après un bain.
Un sourire a effleuré ses lèvres.
— Mais j’ai eu du plaisir à m’occuper de vous, miss Vendredi… je veux dire Marj…
— Merci. Et maintenant, mangeons un peu.
Je lui ai servi un peu de sukiyaki.
— Ça vous rapporte quoi ?
— Qu’est-ce qui est censé me rapporter, Marj ?
— Eh bien… de veiller sur ma petite personne. De me livrer à la garde du palais quand nous atteindrons le Royaume…
— C’est le tarif normal du contrat. Et c’est mon patron que l’on paie. Je suis censée recevoir une prime mais, pour ma part, je ne crois aux primes que lorsque je les dépense.
— Je vois. Matilda, je vais ficher le camp à Botany Bay. Et vous allez m’aider.
— Appelez-moi Tilly. Vraiment ?
— Vraiment. Parce que je vais vous payer bien plus que ce que vous pourriez espérer.
— Vous pensez vraiment que vous pouvez m’acheter aussi facilement ?
— Oui. Parce que vous vous trouvez devant un choix. Ou passer de mon côté. (Il y avait une grande cuillère en acier entre nous. Je l’ai prise entre mes doigts et je l’ai écrasée en une seconde.) Ou bien mourir. Et vite. Qu’en pensez-vous ?
Elle a pris la cuillère.
— Marj, inutile d’en faire un drame. Nous trouverons bien une solution. (En quelques coups de pouce, elle a redressé la cuillère.) Où est le problème ?
J’ai regardé la cuillère pendant une seconde.
— Votre mère était un tube à essais…
— Et mon père un scalpel, oui. Comme le vôtre. C’est pour ça qu’on m’a recrutée. Mais parlons encore. Pourquoi voulez-vous fuir ? Ça va être l’enfer pour moi.
— Et la mort pour moi si je n’y arrive pas.
Je lui ai expliqué le marché que j’avais passé, que j’étais enceinte, et que j’estimais que mes chances de survie dans le Royaume étaient plutôt minces.
— Alors, combien vous faut-il pour détourner le regard un moment, Tilly ? Je pense que nous pouvons nous mettre d’accord sur votre tarif…
— Mais je ne suis pas la seule à être chargée de votre surveillance.
— Pete ? Je peux me charger de lui. Quant aux cinq autres, nous pouvons nous en passer. Si vous m’aidez vraiment. Pete et vous, vous êtes les deux seuls professionnels. Qui a recruté les autres clowns ?
— Je l’ignore. Je ne sais même pas qui m’a choisie. Ç’a été fait par l’intermédiaire de mon patron. Mais vous avez raison : nous n’avons pas à tenir compte des autres. Tout dépend des plans que vous avez.
— Parlons argent.
— Non, parlons d’abord de vos plans.
— Est-ce que vous pensez être capable d’imiter ma voix, Tilly ?
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