— Nous aimerions la voir.
— Elle est de mauvaise humeur. Elle m’engueule souvent. Demain, peut-être. Maintenant, je vais faire sortir vos amis par la vieille piste.
— Nous vous en sommes reconnaissants, Jack.
Jack cilla et fit la moue, l’équivalent chez lui d’un haussement d’épaules.
— Il y a eu une réunion extraordinaire cet après-midi. La vieille Cayuse a remis ça. Certains des employés du casino ont formé un petit lobby. Ils sont furieux. Ils disent que la quarantaine va nous ruiner.
Ils n’ont pas voulu m’écouter. Ils prétendent que je suis partial.
— Que pouvons-nous faire ?
— Sue les traite de têtes brûlées, mais leur colère est justifiée. Je voulais seulement vous tenir au courant. Nous devons tous nous préparer.
Mitch et Kaye agitèrent les mains pour saluer le départ de leurs amis. La nuit tomba sur la campagne. Kaye profita encore quelque temps de la douceur de l’air, donnant le sein à Stella sous le chêne jusqu’à ce que vienne l’heure de la changer.
Changer les couches aidait Mitch à garder les pieds sur terre. Pendant qu’il lavait sa fille, elle chantonnait doucement, évoquant un chœur de pinsons dans des frondaisons agitées par la brise. Elle était si à l’aise que son front et ses joues viraient presque au rouge vif, et elle agrippa l’index de Mitch.
Il la cala sur sa hanche et la promena un peu, suivant Kaye qui mettait les couches dans un sac pour les porter à la laverie. Kaye se retourna alors qu’ils se dirigeaient vers l’appentis où se trouvaient les lave-linge.
— Que t’a dit Jack ?
Mitch la mit au courant.
— Nous vivrons sur la route, dit-elle sans s’alarmer. (Elle s’était attendue à pire.) Faisons nos bagages dès ce soir.
Comté de Kumash, est du Washington
Mitch émergea d’un profond sommeil sans rêves pour se redresser sur le lit, l’oreille tendue.
— Quoi ? murmura-t-il.
Kaye était allongée près de lui, immobile, et ronflait doucement. Il se tourna vers la petite étagère de Stella, fixée au mur, et vers le réveil qui y était posé, dont les aiguilles luisaient d’un éclat vert dans les ténèbres. Deux heures et quart du matin.
Sans réfléchir, il glissa jusqu’au pied du lit, se leva, vêtu de son seul short, et se frotta les yeux. Il aurait juré qu’on avait dit quelque chose, mais tout était tranquille. Puis son cœur se mit à battre la chamade, et il sentit des signaux d’alarme irradier ses bras et ses jambes. Il jeta un regard à Kaye par-dessus son épaule, envisagea de la réveiller, puis se ravisa.
Mitch savait qu’il allait fouiller la caravane, vérifier qu’ils étaient en sécurité, s’assurer que personne ne rôdait dans les parages, prêt à leur tendre une embuscade. Il le savait sans même avoir eu besoin d’y réfléchir, et il se prépara à l’action en saisissant un barreau d’acier qu’il avait planqué sous le lit pour parer à ce genre d’éventualité. Il n’avait jamais possédé d’arme à feu, ne savait même pas s’en servir, et, en entrant dans le séjour, il se demanda si c’était raisonnable.
Le froid lui arracha un frisson. Le ciel se couvrait ; aucune étoile n’était visible à travers la fenêtre, au-dessus du canapé. Dans la salle de bains, il trébucha sur un seau empli de couches. Puis, soudain, il sut qu’on l’appelait dans la maison.
Il retourna dans la chambre. Dépassant du petit placard au pied du lit, du côté de Kaye, le berceau du bébé semblait se détacher dans les ténèbres.
Ses yeux commençaient à accommoder, mais ce n’était pas avec eux qu’il percevait le berceau. Il renifla ; son nez coulait. Il renifla une nouvelle fois, se pencha sur le berceau, puis recula vivement et éternua à grand bruit.
— Qu’y a-t-il ? demanda Kaye en se redressant. Mitch ?
— Je ne sais pas.
— Tu m’as appelée ?
— Non.
— C’est Stella, alors ?
— Elle est tranquille. Je crois qu’elle dort.
— Allume la lumière.
Cela semblait raisonnable. Il s’exécuta. Stella le regardait depuis son berceau, les yeux grands ouverts, les mains formant des petits poings serrés. Elle avait les lèvres entrouvertes, ce qui la faisait ressembler à Marilyn Monroe bébé faisant la moue, mais elle était silencieuse.
Kaye rampa jusqu’au pied du lit et considéra leur fille.
Stella émit un petit roucoulement. Elle les suivait des yeux avec attention, les perdant parfois et se mettant à loucher, comme elle en avait coutume. Cependant, elle les voyait de toute évidence, et elle n’était pas malheureuse.
— Elle se sent seule, dit Kaye. Je l’ai nourrie il y a une heure.
— Elle aurait donc des pouvoirs psi ? interrogea Mitch en s’étirant. Elle nous a lancé un appel mental ?
Il renifla une nouvelle fois, éternua une nouvelle fois. La fenêtre était fermée.
— Qu’est-ce qu’il y a dans cette pièce ? lança-t-il.
Kaye s’accroupit près du berceau et prit Stella dans ses bras. Elle la serra contre elle puis leva les yeux vers Mitch, les lèvres retroussées dans une grimace quasi animale. Elle éternua à son tour.
Nouveau roucoulement de Stella.
— Je crois qu’elle a la colique. Sens-la.
Mitch lui prit Stella des mains. Elle gigota et leva les yeux vers lui, le front plissé. Mitch aurait juré qu’elle devenait lumineuse et que quelqu’un l’appelait, dans la pièce ou dehors. Il commençait à paniquer.
— Peut-être qu’elle sort tout droit de Star Trek, suggéra-t-il.
Il la renifla et retroussa les lèvres.
— C’est ça, dit Kaye d’un air sceptique. Elle n’a pas de pouvoirs psi.
Elle reprit le bébé, qui agitait les poings, ravi de toute cette agitation, et l’emporta dans la cuisine.
— Les êtres humains ne sont pas censés en avoir, mais les scientifiques ont prouvé le contraire il y a quelques années.
— De quoi parles-tu ? demanda Mitch.
— Des organes voméronasaux actifs. À la base de la cavité nasale. Ils traitent certaines molécules… les vomérophérines. Un peu comme des phéromones. Je pense que les nôtres sont devenus plus performants. (Elle cala le bébé sur sa hanche.) Quand tu as retroussé les lèvres…
— Tu l’as fait, toi aussi, dit Mitch, sur la défensive.
— C’était une réaction voméronasale. Notre chat faisait ça quand il sentait quelque chose d’intéressant – une souris morte ou l’aisselle de ma mère.
Kaye souleva le bébé, qui poussa un petit cri de plaisir, et renifla sa tête, son cou, son ventre. Puis elle s’attarda derrière ses oreilles.
— Sens ça, dit-elle.
Mitch s’exécuta, recula vivement, étouffa un éternuement. Il palpa délicatement Stella derrière les oreilles. Elle se raidit et manifesta sa contrariété par des petits rots annonçant les pleurs.
— Non, dit-elle distinctement. Non.
Kaye défit son soutien-gorge et lui donna la tétée avant qu’elle ne s’énerve pour de bon.
Mitch retira son index. L’extrémité en était légèrement huileuse, comme s’il venait de toucher un adolescent plutôt qu’un bébé. Mais cette substance n’était pas une sécrétion ordinaire. Elle était un peu cireuse, un peu grenue, et avait une odeur musquée.
— Des phéromones. Ou plutôt… Comment as-tu dit ?
— Des vomérophérines. Des attracteurs modèle bébé. Nous avons beaucoup à apprendre, conclut Kaye d’une voix ensommeillée tout en ramenant Stella dans la chambre pour la coucher auprès d’elle. Tu t’es réveillé le premier, murmura-t-elle. Tu as toujours eu un excellent odorat. Bonne nuit.
Mitch se palpa derrière les oreilles et flaira son index. Soudain, il se remit à éternuer, et il resta planté au pied du lit, complètement réveillé, avec des fourmillements dans le nez et le palais.
Читать дальше