— Écoutez, Whittaker, commença-t-il, je suis un homme patient et vous admettrez que je n’ai pas souvent des exigences déraisonnables …
Comme l’autre ne paraissait pas décidé à donner une réponse correcte, Martin continua :
— Il se passe quelque chose de très bizarre, et je voudrais bien, en définitive, en savoir le fin mot.
Whittaker soupira. Il s’y attendait, à cette enquête. Si seulement Gibson avait patienté jusqu’au lendemain, ça n’aurait plus eu d’importance …
— Qu’est-ce qui vous pousse à une déduction aussi hâtive ? demanda le maire pour gagner du temps.
— Oh, des tas de choses, et ce n’est pas hâtif du tout. Je viens de chez Hadfield. Mrs. Smyth m’a répondu qu’il n’était pas là et elle est montée sur ses grands chevaux quand je lui ai posé quelques questions innocentes.
— Je ne la vois pas très bien dans cet état ! objecta Whittaker avec bonne humeur.
— Si vous essayez de faire comme elle, je vais me mettre à retourner les meubles ! Même si vous ne pouvez pas me dire ce qui se passe, pour l’amour de Dieu, dites-moi au moins pourquoi ! Il s’agit du projet Aurore, n’est-ce pas ?
L’autre se redressa dans un sursaut.
— Comment le savez-vous ?
— Ne vous inquiétez pas. Je peux être têtu, moi aussi.
— Mais je ne suis pas têtu ! protesta plaintivement le maire. Ne croyez pas que nous gardons le secret pour notre plaisir ; au contraire, c’est un fichu tourment. Si vous vouliez me dire ce que vous savez … peut-être que …
D’accord, si ça peut vous attendrir. Le projet Aurore présente une relation quelconque avec ce laboratoire d’étude des collines où vous cultivez … comment appelez-vous ça ? … l’Oxyfère. Comme ce détail n’est pas tellement camouflé, je suppose que ce n’est qu’une partie d’un plan beaucoup plus étendu. Je soupçonne Phobos d’y être mêlé, mais je n’imagine pas de quelle façon. Vous vous êtes si bien arrangés pour garder le secret que les rares personnes qui en connaissent des bribes ne lâchent pas un mot. Mais vous cachez encore mieux votre jeu à l’égard de la Terre, où l’on ignore tout. Et maintenant, qu’avez-vous à dire ?
Whittaker ne parut pas déconcerté le moins du monde.
— Je vous fais mes compliments pour votre perspicacité, dit-il. Il vous intéressera peut-être de savoir qu’il y a une quinzaine, j’avais suggéré à l’administrateur de se confier à vous, sans aucune restriction. Mais il n’a pu s’y résoudre et, depuis, les événements ont évolué plus rapidement qu’on ne s’y attendait.
Il joua d’un air distrait avec son sous-main, puis il prit une décision.
— Je ne brûlerai pas les étapes, poursuivit-il. Je ne peux pas vous dire ce qui se passe en ce moment, mais voici une petite histoire qui peut vous amuser. Toute ressemblance éventuelle avec des lieux ou des personnages réels serait purement accidentelle …
— Compris, dit Gibson en souriant. Allez-y.
— Supposons que dans le premier élan d’enthousiasme qui accompagne le premier vol interplanétaire, un monde A installe une colonie sur un monde B. Au bout de quelques années, il se rend compte que cette opération lui revient plus cher qu’il ne s’y attendait et qu’il ne reçoit qu’une mince contrepartie de l’argent dépensé. Deux factions se forment alors sur la planète mère. L’une, conservatrice, veut en finir avec l’entreprise et limiter le déficit sans tarder ; l’autre, progressiste, désire poursuivre l’expérience parce qu’elle est convaincue qu’en définitive, l’homme devra explorer et maîtriser l’univers sous peine de végéter sur sa petite planète. Mais ce genre d’argument ne touche pas les contribuables, et les conservateurs commencent à prendre le dessus.
« Tout ceci, bien entendu, est assez pénible pour les colons, qui acquièrent un esprit d’indépendance et n’admettent guère d’être considérés comme des parents pauvres vivant de la charité. Seulement, ils ne voient pas d’issue. Jusqu’au jour où une découverte capitale, révolutionnaire, est faite. J’aurais dû vous expliquer dès le début que la planète B attire les meilleures intelligences de A, ce qui attise aussi la rancœur de cette dernière. Cette découverte ouvre des perspectives illimitées pour l’avenir de B, mais son application comporte certains risques, ainsi que la dépense d’une bonne partie des ressources de la colonie. Malgré tout, le plan est soumis à A, qui ne tarde pas à opposer son veto. La lutte se prolonge dans les coulisses, mais la planète mère se montre intraitable.
« Les colons se trouvent alors devant deux possibilités. D’une part, ils peuvent forcer la décision en plein jour, et en appeler à l’opinion publique du monde A, mais il est évident qu’ils seront placés dans une position très désavantageuse car leur voix sera couverte par celle de leurs adversaires habitant sur place. L’autre solution consiste à entreprendre l’exécution du plan sans en informer la Terre … je veux dire la planète A, et c’est ce qu’ils décident finalement. » Bien sûr, il y avait des tas d’autres facteurs, politiques, personnels ou d’ordre scientifique. Or, le leader des colons était un homme d’une trempe peu commune, n’ayant peur de rien ni de personne et possédant une équipe d’éminents savants derrière lui pour l’épauler. C’est ainsi que le plan se développa, mais nul ne sait encore s’il sera couronné de succès. Je regrette de ne pouvoir vous raconter la fin de l’histoire ; vous savez que ce genre de feuilleton est toujours interrompu au moment le plus passionnant …
— Je crois que vous m’avez dit à peu près tout, convint Gibson. Tout, sauf un petit détail : je ne sais toujours pas ce qu’est le projet Aurore …
Il se leva.
— Je reviendrai demain pour entendre la fin de votre poignante histoire …
— Ce ne sera pas nécessaire, expliqua Whittaker en jetant inconsciemment un coup d’œil à la pendule. Vous la connaîtrez beaucoup plus tôt que cela.
À la sortie du bâtiment de l’Administration, le romancier fut intercepté par Jimmy.
— Je devrais être au travail, déclara ce dernier, essoufflé, mais il fallait que je vous voie. Il se passe quelque chose d’important.
— Je sais, répondit Martin avec un brin de suffisance. Le projet Aurore arrive à son dénouement, et Hadfield a quitté la ville.
— Ah ! fit le jeune garçon, un peu déconcerté. J’ignorais que vous en aviez entendu parler. Mais il y a autre chose que vous ne savez pas, de toute façon. Irène est très inquiète, elle m’a confié que son père lui avait dit au revoir hier soir comme si … eh bien, comme s’il ne devait jamais revenir …
Gibson émit un sifflement. Un nouveau point était acquis. Le projet Aurore n’était pas seulement important, il s’avérait aussi dangereux. C’était une éventualité que Martin n’avait pas envisagée.
— Quoi qu’il arrive, dit-il, nous saurons tout demain. Whittaker vient de me l’affirmer. Mais je crois deviner où se trouve Hadfield en ce moment.
— Où donc ?
— Sur Phobos. Pour une certaine raison, c’est là qu’est la clé du projet, et c’est là que doit se trouver son instigateur.
Gibson aurait parié gros sur l’exactitude de son pronostic. Il valait mieux qu’il ne fût pas en mesure de le faire, car il était dans l’erreur la plus complète.
Hadfield était en cet instant même aussi éloigné de Phobos que de Mars, et peu confortablement installé à bord d’une petite fusée bourrée de savants et d’appareils démontés à la hâte. Il jouait aux échecs, et très mal, avec l’un des plus grands physiciens du système solaire. Son adversaire jouait d’ailleurs aussi mal que lui et un observateur aurait vite compris qu’ils essayaient simplement de passer le temps. Comme tout le monde sur Mars, ils attendaient, mais ils étaient les seuls à savoir exactement quoi.
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