L’administrateur mit fin à son jardinage symbolique ; un autre que lui achèverait le travail et comblerait le trou. ( L’équipe des planteurs rôdait déjà à l’arrière-plan, attendant le départ des gros bonnets pour terminer la tâche. )
Il y eut des quantités de poignées de mains et de tapes dans le dos, tandis que Hadfield disparaissait au milieu de la foule qui avait fait cercle autour de lui.
Le seul être qui ne prêta pas la moindre attention à cette manifestation fut le Martien-mascotte de Gibson, qui ondulait sur ses hanches comme un de ces pantins lestés revenant toujours en position verticale quelle que soit la façon dont on les culbute. L’opérateur se tourna vers lui et se rapprocha pour un gros plan. Ce serait la première fois qu’on aurait sur Terre le spectacle d’un authentique Martien.
Hé là ! Qu’allait donc faire Scouïk ? Quelque chose avait dû capter son intérêt, ainsi qu’en témoignait la crispation de ses immenses oreilles membraneuses. Il se mit à avancer par petits bonds prudents. Le cameraman le suivit, tout en agrandissant le champ, pour que Scouïk restât visible. Personne n’avait rien remarqué. Gibson, en conversation avec Whittaker, paraissait avoir complètement oublié son favori.
Ainsi, c’était pour cela ! Tant mieux, les téléspectateurs apprécieraient beaucoup l’astuce. Scouïk arriverait-il à ses fins avant d’être repéré ? Oui, ça y était ! D’un dernier bond, il avait sauté dans la petite fosse et son bec triangulaire commençait à mordiller la maigre plante qu’on venait d’y placer avec tant de précaution. Sans doute pensait-il que c’était très aimable de la part de ses amis, de se donner tant de peine pour lui ? … Ou bien savait-il pertinemment qu’il commettait un délit ? Son mouvement d’approche avait été si habile qu’on avait peine à croire qu’il l’avait conçu en parfaite innocence. En tout cas, l’opérateur ne voulait pas gâcher son plaisir, le tableau était unique. Il ramena un instant l’objectif sur Hadfield et sa troupe, toujours en train de se congratuler pour le travail que Scouïk se hâtait de réduire à néant.
C’était trop beau pour durer. Gibson réalisa soudain ce qui se passait et il poussa un grand cri qui fit sursauter tout le monde. Il se précipita aussitôt vers le Martien qui, après un rapide coup d’œil circulaire, décida qu’il n’existait aucun endroit où se cacher et se borna à rester assis avec un air d’innocence offensée. Il n’aggrava pas son cas en résistant aux forces de la loi, quand son maître l’attrapa par une oreille pour le traîner loin du lieu du crime. Un groupe d’experts entoura aussitôt la plante à air et, après un examen plein d’anxiété, annonça que le dommage n’était pas irréparable, au grand soulagement de chacun.
C’était un incident banal, et personne ne soupçonna qu’il aurait de vastes conséquences. Pourtant, il devait inspirer à Gibson l’une de ses idées les plus brillantes, les plus fertiles …
L’existence du romancier était brusquement devenue très compliquée et pleine d’intérêt. Il avait été l’un des premiers à revoir Hadfield après la mise en route du projet Aurore. L’administrateur l’avait fait appeler pour lui consacrer quelques minutes, qui suffirent à changer son destin.
— Je regrette de vous avoir fait attendre, avait-il dit, mais la réponse de la Terre ne m’est parvenue qu’au moment précis où je partais. La décision stipule que vous pouvez rester ici s’il nous est possible de vous embaucher dans notre structure administrative, pour employer le jargon officiel. Comme l’avenir de notre « structure administrative » dépendait assez largement de la réussite du projet Aurore, j’ai pensé qu’il valait mieux laisser la question en suspens jusqu’à mon retour …
L’esprit de Gibson était enfin délivré du poids de l’incertitude. Tout était arrangé, à présent ; même s’il commettait une erreur — ce qui lui semblait improbable — Martin ne rentrerait pas. Il unissait sa destinée à celle de Mars pour régénérer un monde assoupi.
— Et quel emploi avez-vous pour moi ? demanda-t-il avec un peu d’appréhension.
— J’ai décidé de régulariser vos fonctions non officielles.
— Que voulez-vous dire ?
— Vous rappelez-vous notre première rencontre ? Je vous ai demandé de nous aider en envoyant à la Terre, non de simples reportages, mais aussi une idée plus précise de nos buts et de l’esprit que nous avons édifié sur Mars. Vous avez fait du bon travail, même si vous ignoriez tout du projet Aurore, sur lequel nous fondions nos plus grands espoirs. Je regrette d’avoir dû vous le cacher, mais votre tâche aurait été encore plus pénible si vous aviez connu notre secret sans pouvoir le révéler. N’est-ce pas votre avis ?
Gibson n’était pas très enclin à partager ce point de vue, mais la thèse de son interlocuteur était défendable.
— J’ai été très intéressé par le résultat de vos émissions et de vos articles, poursuivit Hadfield. Vous ignorez peut-être que nous disposons d’une méthode très précise pour en éprouver l’efficacité ?
— Hein ? Laquelle ? s’enquit Martin, surpris.
— Vous ne voyez pas ? Chaque semaine, environ dix mille personnes de tous les coins de la Terre font leur demande pour venir ici, et environ trois pour cent subissent avec succès les épreuves préliminaires. Depuis que vos articles paraissent, ce chiffre est monté de quinze mille par semaine et il augmente toujours.
— Ah ? … fit Gibson, éberlué.
Il ricana brusquement et ajouta :
— Je crois pourtant me souvenir qu’au début, vous ne désiriez pas ma présence ici …
— Tout le monde peut se tromper, mais j’ai appris à profiter de mes erreurs, dit l’administrateur en souriant. En résumé, je voudrais vous voir prendre la tête d’une petite équipe qui formera notre service de propagande. N’ayez pas peur, nous lui chercherons un plus beau nom ! Votre travail consistera à vendre Mars. Nos chances sont beaucoup plus grandes à présent que nous avons quelque chose à mettre à l’étalage. Si nous pouvons pousser suffisamment de gens à réclamer leur émigration, la Terre sera obligée de s’exécuter. Et plus vite ce résultat sera acquis, plus tôt nous pourrons lui promettre de suffire à nos propres besoins. Qu’en dites-vous ?
Gibson éprouva une déception passagère. Sous un certain angle, il n’y avait pas grand-chose de changé. Mais Hadfield avait raison, il ne pourrait mieux servir la cause de Mars que de cette façon-là.
— Ce n’est pas une mauvaise idée, convint-il. Donnez-moi une semaine pour régler mes affaires terrestres et mettre à jour mes engagements.
Une semaine, c’était un peu court, pensa-t-il, mais ça suffirait pour expédier le plus gros de son travail. Il se demanda ce que Ruth allait penser. Elle se dirait probablement qu’il était fou et elle aurait raison.
— Le fait que vous restiez ici va causer une forte sensation et sera très utile à notre campagne, reprit Hadfield avec satisfaction. Vous ne voyez pas d’inconvénient à ce que nous l’annoncions tout de suite ?
— Pas le moindre …
— Bon. Whittaker voudrait vous dire deux mots sur les questions de détail. Votre traitement sera celui d’un officier administratif de 2 eclasse, d’un âge correspondant au vôtre. D’accord ?
— Naturellement. Je n’en espérais pas davantage.
Il n’ajouta pas, parce que c’était superflu, que cette question ne revêtait qu’un intérêt théorique. Son traitement sur Mars, bien qu’égalant à peine le dixième de son revenu total, serait très suffisant pour lui garantir un standard de vie confortable sur une planète où le luxe était encore inconnu. Il ne voyait pas bien comment il emploierait ses biens terrestres, mais ils pourraient sans doute servir d’une façon ou d’une autre.
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