Le biologiste hocha la tête d’un air incrédule, puis il se mit à griffonner quelques calculs sur un calepin. À la fin, il pinça les lèvres.
— Évidemment, conclut-il, je ne peux pas prouver pour le moment que c’est impossible, il y a trop de facteurs inconnus, y compris le plus important de tous, la vitesse de reproduction des Martiens. À propos, vous savez que ce sont d’authentiques marsupiaux ? Nous venons d’en avoir la confirmation …
— Vous voulez dire, des bêtes comme les kangourous ?
— Oui ; le rejeton vit dans une poche jusqu’à ce qu’il soit assez grand pour faire son entrée dans ce monde froid et rude. Nous pensons que plusieurs des femelles sont en train de porter, et il est possible qu’elles reproduisent annuellement. Scouïk étant l’unique jeune que nous ayons découvert, cela signifie que leur taux de mortalité doit être terriblement élevé, ce qui n’est pas surprenant par ce climat.
— Exactement les conditions désirées ! s’exclama le romancier. À présent, plus rien ne les empêchera de proliférer, pourvu qu’ils aient toute la nourriture voulue, et nous y veillerons !
— En définitive, vous voulez élever des Martiens ou cultiver la plante à air ? trancha le savant.
— Les deux ! répliqua Gibson en souriant. Ils vont ensemble comme les sardines et l’huile, ou les œufs et le jambon.
— Arrêtez ! supplia l’autre, d’un air si affecté que son interlocuteur s’excusa sur-le-champ pour son manque de tact.
Il avait oublié que, depuis des années, nul n’avait goûté de tels mets sur Mars.
Plus Martin songeait à sa nouvelle idée, plus elle lui plaisait. Malgré l’urgence de ses affaires personnelles, il trouva le temps de rédiger pour Hadfield un mémorandum à ce sujet, dans l’espoir que l’administrateur pourrait en discuter avec lui avant son départ pour la Terre. Ce mémoire était en quelque sorte un plan visant à régénérer, non seulement un monde, mais aussi une race qui pouvait fort bien être plus vieille que l’humanité.
Gibson se demandait si le changement des conditions climatiques affecterait les Martiens avant un siècle. Si la température devenait trop chaude pour eux, ils pouvaient émigrer vers le nord ou le sud, ou même, si nécessaire, vers les régions subpolaires où Phobos n’était jamais visible. Quant à l’atmosphère oxygénée, ils y avaient été accoutumés dans le passé et ils pourraient s’y réadapter. Scouïk s’en accommodait bien, lui qui respirait maintenant une quantité appréciable d’oxygène dans l’air de Port Lowell.
Il n’y avait pas encore de réponse à l’énigme que la découverte des natifs avait soulevée. Étaient-ils les survivants dégénérés d’une race qui, à une époque reculée, avait possédé une civilisation qui sombra quand les conditions d’existence devinrent trop dures ? C’était un point de vue romantique pour lequel n’existait pas la moindre preuve. Les savants étaient unanimes à croire qu’il n’y avait jamais eu de culture avancée sur Mars, mais ils avaient déjà commis d’autres erreurs et une de plus n’étonnerait personne. De toute manière, ce serait une expérience extrêmement intéressante que de voir jusqu’à quel degré d’évolution monteraient les Martiens, à présent que leur monde renaissait.
Car c’était leur patrie, et non celle de l’homme. Même si ce dernier la façonnait à son propre avantage, il aurait toujours le devoir de sauvegarder les intérêts de ses habitants légitimes. Personne ne pouvait dire quel rôle ces derniers assumeraient peut-être dans l’histoire de l’univers si, comme c’était inévitable, l’homme lui-même rencontrait un jour une race plus évoluée que la sienne, et qui le jugerait alors d’après son comportement sur la planète rouge.
— Je regrette que vous ne repartiez pas avec nous, Martin, dit Norden alors qu’ils approchaient du Block Ouest n° 1, mais je suis sûr que vous êtes dans le bon chemin, et nous vous respectons tous pour cela.
— Merci, répondit Gibson avec sincérité. J’aurais aimé faire le voyage avec vous, mais … bah ! nous en aurons cent fois l’occasion plus tard ! Quoi qu’il arrive, je ne veux pas rester ici toute ma vie ! Il ricana. Je suppose que vous n’imaginiez pas un semblable échange de passagers …
Norden se rembrunit.
— Certainement pas. Sous certains rapports, c’est même embarrassant. Je me sens l’âme du capitaine qui conduisit Napoléon à l’île d’Elbe. Comment Hadfield prend-il la chose ?
— Je ne l’ai pas rencontré depuis que l’ordre de rappel est arrivé, mais je dois le voir demain avant son départ pour Déimos. Whittaker prétend qu’il paraît assez confiant et qu’il n’a pas l’air de s’en faire.
— À votre avis, que va-t-il se passer ?
— Sur le plan officiel, Hadfield va être accusé de détournement de fonds, de matériel et de personnel. C’est suffisant pour l’envoyer en prison pour le restant de ses jours, mais comme la moitié des dirigeants et tous les savants de Mars sont impliqués, qu’est-ce que la Terre pourra faire ? C’est une situation très amusante. L’administrateur est un héros pour le public sur deux mondes, et le Comité d’Expansion interplanétaire devra mettre des gants. Je crois que le verdict sera celui-ci : « Vous n’auriez pas dû faire cela, mais enfin, si vous l’avez fait, tant mieux. »
— Et alors, on le laissera revenir ici ?
— Il le faut : personne ne peut le remplacer !
— On devra quand même lui trouver un successeur un jour …
— D’accord, mais ce serait une folie que de perdre Hadfield alors qu’il peut encore travailler pendant des années. Et que Dieu vienne en aide à celui qui reprendra le flambeau !
— Je dois reconnaître que c’est une fonction très spéciale, sans compter qu’il se passe probablement des choses que nous ignorons. Pourquoi la Terre a-t-elle rejeté le projet Aurore quand on le lui soumit à l’origine ?
— Je me suis déjà posé la question et j’ai l’intention d’en avoir le cœur net un jour ou l’autre. En attendant, ma théorie est celle-ci : je crois qu’il y a en bas pas mal de gens qui ne veulent pas que Mars devienne trop puissante et, encore moins, indépendante. Remarquez qu’ils n’ont aucun dessein criminel, mais ils n’en acceptent pas l’idée, voilà tout. C’est trop blessant pour leur amour-propre, et ils désirent voir leur planète rester le centre de l’univers.
— Savez-vous qu’il est amusant de vous entendre parler de la Terre comme si elle était un amalgame d’avarice et de tyrannie ? Après tout, ce n’est pas très juste ! Ceux que vous maudissez en ce moment sont les dirigeants du Comité d’Expansion interplanétaire et de ses organisations annexes, et ces hommes essaient vraiment de faire de leur mieux. N’oubliez pas que tout ce dont vous disposez ici est dû à leur esprit d’entreprise et à leur initiative. Je crains que vous, les colons — Norden grimaça un sourire en coin — , vous ne voyiez les choses d’un point de vue trop personnel. J’ai la faculté de considérer les deux aspects de la question. Quand je suis ici, je comprends votre raisonnement et je sympathise même avec vous ; mais dans trois mois, je me trouverai de l’autre côté et je penserai probablement que vous êtes une bande de rouspéteurs et d’ingrats, sur Mars !
Gibson se mit à rire, mais sans trop de conviction. Il y avait une bonne dose de vérité dans ce que Norden venait de dire. La seule difficulté et le coût du voyage interplanétaire, ainsi que le temps nécessaire pour aller d’un monde à l’autre, provoquaient inévitablement une certaine incompréhension, pour ne pas dire une intolérance, entre la Terre et Mars. Martin formula le vœu qu’avec l’accroissement de la vitesse des transports, ces barrières disparaîtraient et que les deux planètes se rapprocheraient l’une de l’autre par l’esprit comme par le temps.
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