Stuart Neville - Ratlines

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Dublin, 1963. Au moment où le président Kennedy prépare son voyage officiel en Irlande, des meurtres de ressortissants étrangers viennent perturber le sommeil du ministre de la Justice.
On a découvert le cadavre d’un Allemand accompagné d’une note destinée au colonel Otto Skorzeny, le chef de commando préféré d’Hitler, qui vit paisiblement sur le sol irlandais et a mis au point des filières d’exfiltration d’anciens nazis, les « ratlines ». Manifestement quelqu’un s’en prend aux criminels de guerre. Individus isolés ou groupes organisés ?
Peu désireux de voir un scandale s’ébruiter, le ministre de la Justice charge l’un de ses meilleurs officiers de renseignements, le lieutenant Albert Ryan, de faire toute la lumière sur les crimes. Plus facile à dire qu’à faire. A mesure qu’il enquête, Ryan va non seulement craindre pour sa vie à plusieurs reprises mais aussi se retrouver face à un terrible cas de conscience.
Stuart Neville vit en Irlande du Nord dans le comté d’Armagh. Il a remporté le Los Angeles Times Book Prize et le Prix Mystère de la critique pour
. Il démontre avec
qu’il n’a rien perdu de son formidable sens de l’action et des rebondissements.

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Ryan s’écarta d’un ou deux mètres lorsqu’il eut besoin de soulager sa vessie, rampant sans bruit entre les tiges de lierre.

Plus tard dans la nuit, il lutta contre le sommeil en buvant du café. Mais il finit par succomber et s’éveilla d’un cauchemar où des murs s’effondraient sur lui et l’ensevelissaient, tandis que le vacarme du premier train lui emplissait les oreilles. Quand il eut retrouvé ses esprits, il regarda sa montre. Pas tout à fait six heures et demie.

La vie reprenait tout autour. Le bébé pleurait, des chiens aboyaient, des mères houspillaient leurs enfants. Bientôt, les hommes partirent au travail, le pas lourd, frissonnant dans le froid du matin, une cigarette aux lèvres, portant sous le bras leur déjeuner enveloppé dans du papier journal.

La camionnette du laitier tourna dans l’avenue. Ryan la perdit de vue derrière les maisons, mais il entendit le tintement des bouteilles et le laitier qui sifflotait.

L’épicerie au coin de la rue, tout près de l’observatoire de Ryan, ouvrit aux alentours de sept heures et demie. Le propriétaire essuya la devanture et balaya par terre.

L’attention de Ryan fut attirée par un mouvement du côté de la maison. Il jeta un coup d’œil à sa montre : à peine un peu plus de huit heures. Un homme petit et trapu franchit le portail du jardin et avança dans la ruelle, en direction de Ryan. Un soldat, ça ne faisait aucun doute, avec cette coupe de cheveux et la démarche assortie. Quelqu’un qui avait vu de l’action. Ryan lui donna une trentaine d’années. Trop jeune pour avoir participé à la Seconde Guerre mondiale, mais très probablement envoyé en Corée.

L’homme entra dans l’épicerie. À travers la vitre, Ryan le vit saluer le propriétaire d’un signe de tête et lui adresser un message laconique. Il ressortit avec un paquet de cigarettes et une boîte d’allumettes, fourra la monnaie dans sa poche et repartit vers la maison en courant à petites foulées.

Ryan avait deviné juste : les allées et venues se faisaient par l’arrière de la maison, pas du côté de l’avenue.

Dix minutes plus tard, deux autres hommes apparurent. Ryan regarda dans ses jumelles. Il reconnut le capitaine John Carter. Les joues plus pleines, les cheveux dégarnis sur le haut du crâne, mais c’était bien lui. Son compagnon le dépassait d’une bonne dizaine de centimètres et l’écoutait en hochant respectueusement la tête. Son visage aussi s’était inscrit dans la mémoire de Ryan : il se tenait à côté de Carter sur la photo donnée par Weiss. Carter ouvrit la portière de la camionnette et s’assit au volant. Il se pencha pour déverrouiller la portière du passager. L’autre homme termina sa cigarette avant de monter.

Le bruit du moteur emplit l’espace, renvoyé par les arches de la voie ferrée. Carter démarra en gardant un œil sur ses rétroviseurs latéraux. La ruelle était à peine assez large pour laisser passer la camionnette.

Ryan s’aplatit dans le lierre. À travers le feuillage, il distingua les traits de Carter et de son coéquipier. Les deux hommes semblaient avoir le même âge, quarante-cinq ans environ.

Parvenue au bout de la ruelle, la camionnette tourna dans l’avenue. Le moteur toussa et crachota quand le véhicule prit de la vitesse en filant vers Jones’s Road, puis, à droite, direction le centre-ville.

Ryan nota l’heure.

Plus rien ne bougea pendant un moment. À onze heures et demie, l’homme petit et trapu passa à nouveau le portail, gagna le coin de la rue et l’épicerie dont il ressortit une minute plus tard avec une bouteille de limonade.

Ryan retint son souffle quand l’homme s’arrêta tout près de son observatoire, à l’entrée de la ruelle, et dévissa le bouchon. Il porta la bouteille à ses lèvres, renversa la tête en arrière et but à longs traits. Puis il s’essuya le menton et éructa bruyamment. S’adossant au mur, il prit un paquet de cigarettes dans sa poche — celui qu’il avait acheté plus tôt — et en alluma une.

Il resta là, sirotant sa limonade, le temps de fumer trois cigarettes tout en promenant son regard alentour, dans la ruelle et d’un côté à l’autre de l’avenue.

Ryan reconnaissait le comportement de quelqu’un qui supporte mal de demeurer confiné dans ses quartiers. Il en avait été souvent témoin, partout où on l’avait envoyé. Des hommes qui trouvaient n’importe quel prétexte pour sortir, même avec la seule perspective de marcher en rond autour des baraquements.

Bientôt, l’homme retourna lentement vers la maison, emportant sa limonade, et rentra à l’intérieur.

Plus de deux heures s’étaient écoulées quand la camionnette réapparut à l’entrée de la ruelle et vint s’arrêter devant la maison. Les deux hommes descendirent, sans un mot, et franchirent le portail.

Trois hommes au total. Ryan rédigea une brève description de chacun sur son bloc-notes. Taille, corpulence, couleur des cheveux.

Le soleil pointant entre les nuages lui chauffait le dos.

Un groupe de cinq garçons approchait dans l’avenue, l’un d’eux tenant un ballon et un morceau de craie. À l’entrée de la ruelle, il disparut dans un renfoncement entre les arcades. Ryan entendit le crissement de la craie et imagina la cage de football dessinée sur la brique.

L’un des gamins se proposa pour garder le but. Les autres constituèrent deux équipes et la partie commença. Halètements, coups de pied, cuir glissant sur le bitume. Les joueurs se bousculaient et emmêlaient leurs jambes. Ryan entendait régulièrement le choc sourd du ballon contre le mur, puis son rebond, suivi d’une acclamation enthousiaste.

De temps à autre, le propriétaire de l’épicerie s’approchait de la devanture, regardait au-dehors, secouait la tête et faisait retraite derrière son comptoir.

Les gamins jouèrent sans répit pendant plus d’une heure. Enfin, ils s’arrêtèrent, en nage et hors d’haleine.

« Je vais m’asseoir un peu, déclara le garçon qui avait apporté le ballon.

— Moi aussi, dit un autre. Je suis crevé. »

Ils s’assirent tous les cinq sur le trottoir en face, à l’ombre, le dos contre le mur de briques rouges. Ils parlèrent de l’école, du Frère chrétien qui était le plus gros salopard de tous, et de ce qu’ils feraient quand ils seraient plus vieux, plus forts, et qu’ils croiseraient l’un des Frères seul dans la rue. Ils parlèrent de leurs mères et de leurs pères, et des filles qu’ils connaissaient.

« Hé, vous êtes au courant pour Sheila McCabe et Paddy Gorman ?

— Non, quoi ?

— Elle lui a montré ses nichons.

— N’importe quoi. D’ailleurs, elle est plate comme une galette.

— Sûrement pas. Je l’ai vue avec sa mère en train d’acheter un soutien-gorge dans un magasin.

— C’est pas vrai.

— Si, c’est vrai. En tout cas, elle les a montrés à Paddy. Il m’a dit qu’elle avait bien voulu qu’il les suce et tout. »

Les garçons éclatèrent de rire.

Le propriétaire de l’épicerie bondit dans la rue. « Dites donc, les gosses, ne restez pas à raconter des cochonneries devant chez moi. Allez, ouste, filez, sinon je m’en vais tout raconter à vos mères, moi. »

Les gamins se levèrent, les yeux baissés, en se dandinant d’un pied sur l’autre avec une mine contrite. L’épicier rentra dans sa boutique. Les garçons s’esclaffèrent et reprirent leur partie de foot.

Ils jouaient depuis peu quand l’homme trapu quitta à nouveau la maison et descendit la ruelle. Du coin de l’œil, les gamins le regardèrent s’engouffrer dans l’épicerie, puis en ressortir avec une barre chocolatée. Il défit l’emballage et mangea sa friandise, debout au débouché de la ruelle. Quand il eut terminé, il prit ses cigarettes dans sa poche.

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