S’il avait osé se demander pourquoi, sa conscience lui aurait répondu qu’il agissait ainsi par haine envers Skorzeny. Son amour immodéré de l’argent et du pouvoir. Sa vanité, son désir d’être admiré et craint. À une époque, Lainé avait reconnu ses propres idéaux dans la pensée nazie : l’affirmation du nationalisme. Mais les idéaux se flétrissent sous les feux de l’argent et du pouvoir, jusqu’à ce que, seule, subsiste la cupidité.
Et pourquoi lui, Célestin Lainé, n’aurait-il pas droit à sa part du gâteau ?
Aussi, quand ces hommes étaient venus le trouver, qu’ils lui avaient fourré de grosses liasses dans la main en échange de ses informations, il avait sauté sur l’occasion. Ils promettaient davantage, une fortune qu’il n’aurait jamais espérée, et il les avait crus.
Mais après qu’il eut dit tout ce qu’il savait, l’argent cessa d’affluer dans sa paume, et il comprit qu’ils s’étaient servis de lui, tout comme les nazis. Ils l’avaient amené à se trahir lui-même, sans autre récompense que la culpabilité qui pourrissait dans son sein.
Oui, ils avaient fait de Célestin Lainé un traître, et un traître il resterait.
Il demeura immobile, silencieux, dans la nuit qui égrenait lentement ses heures jusqu’au lever du jour, ne quittant qu’une fois sa chambre pour permettre au chiot de faire ses besoins dehors. Plus tard encore, au cours de la matinée, il entendit rugir le gros moteur de la Mercedes qui emportait Skorzeny.
Lainé descendit furtivement, sans bruit, et prit sa bicyclette sous la bâche à l’arrière de la maison. Il fila au village de Cut Bush, à quelques kilomètres de là, où une cabine téléphonique se dressait devant un petit pub. Hors d’haleine, il appuya la bicyclette contre le mur et entra pour se remettre de son effort en buvant un whisky. Lorsque son cœur cessa de cogner dans sa poitrine et que sa respiration se fut calmée, il vida son verre et fit de la monnaie au comptoir.
Une pluie fine étalait des traînées sombres sur la route. Lainé entra dans la cabine. Il demanda l’hôtel Buswells à Dublin, inséra les pièces, suivit les instructions de l’opératrice et patienta. Mis en attente par la réceptionniste de l’hôtel, il écouta les crachotements sur la ligne.
« Oui ?
— Ryan. C’est moi, Célestin. »
Un silence. Puis : « Parlez-moi du capitaine John Carter. »
Lainé raconta tout.
Trente minutes après que Ryan eut laissé un exemplaire de l’ Irish Times sur le tableau de bord de la Vauxhall, le téléphone sonna dans sa chambre.
« Église de l’Université, au sud-est de St Stephen’s Green, dit Weiss. J’attendrai à l’intérieur. »
Dix minutes plus tard, Ryan approchait de l’église à la façade de briques rouges et aux colonnes en pierre, surmontée d’un beffroi qui semblait suspendu dans les airs. Prise en sandwich entre des bâtiments plus hauts, elle ressemblait à une chapelle miniature, mais l’illusion se dissipait une fois franchie la double porte. Au-delà d’un petit porche s’ouvrait l’atrium, vaste espace aux plafonds en voûte dont les hauts murs blancs s’ornaient de plaques de granit dédiées à divers philanthropes et figures éminentes. Ryan sentit l’air humide et froid transpercer ses vêtements. Goren Weiss attendait au pied d’une courte volée de marches, aussi élégant qu’à l’ordinaire.
« Quoi de neuf, Albert ? » Sa voix résonnait entre les murs.
Ryan regarda par la porte de l’église elle-même, l’intérieur faiblement éclairé. Il ne vit personne.
« Six hommes sont morts hier soir », dit-il.
Weiss marqua son désespoir en exhalant un profond soupir. « Continuez. »
Ryan lui raconta le cadavre trouvé dans la dépendance, Foss torturé à mort, les gardes gisant entre les arbres. Il ne mentionna pas le mouchardage de Lainé, ni les provocations et les sarcasmes de Skorzeny.
« Merde, dit Weiss. Ils sont audacieux, vous ne trouvez pas ?
— Ou stupides.
— Peut-être. Ce qui me perturbe, et j’imagine que le colonel Skorzeny aussi doit s’interroger, c’est qu’ils ne s’en soient pas pris à lui, puisqu’ils étaient sur place. Ils ont prouvé qu’ils en avaient les moyens. Ils ont réussi à lui passer la corde au cou, alors pourquoi n’ouvrent-ils pas la trappe sous ses pieds ? »
La porte côté rue livra passage à un vieil homme qui s’approcha de l’un des bénitiers installés contre le mur de l’atrium, trempa les doigts dans l’eau, se signa, puis descendit les marches. Avant de pénétrer dans l’église, il hocha discrètement la tête à l’adresse de Ryan et de Weiss.
Quand les portes se furent refermées derrière lui, Weiss demanda : « Pourquoi vous n’avez pas fait ça, vous ? La main dans l’eau et le signe de croix.
— Je ne suis pas catholique, répondit Ryan.
— Ah. Alors ni vous ni moi n’avons notre place ici, n’est-ce pas ? »
Un bref instant, Ryan se demanda si Weiss voulait parler de l’église, ou d’autre chose. « Nous ne devrions pas rester là, dit-il. C’est trop près de Merrion Street.
— Les bureaux du gouvernement ? Quoi, vous croyez que Mr. Haughey va venir faire une petite prière pour Skorzeny ? À votre avis, c’est un homme qui aime se mettre à genoux ?
— Non. »
Pour la première fois, même si ce ne fut qu’une lueur à peine visible, le sourire de Weiss gagna ses yeux. « Bon, alors pourquoi Carter et ses hommes n’ont-ils pas tué Skorzeny hier soir ?
— Parce qu’ils veulent lui faire peur, répondit Ryan.
— Et il a peur ?
— En apparence, non, mais au fond, je crois que oui.
— Suffisamment pour courir chez Franco ?
— Non, il refuse de s’enfuir. Il est trop fier.
— Tant mieux. Mais ça ne répond pas à la question. L’inquiéter n’est pas leur objectif. Que veulent-ils réellement ? Tant que nous ne l’aurons pas compris, nous ne pourrons pas espérer coincer ces salopards.
— J’ai un tuyau, dit Ryan. Du solide. »
Weiss inclina la tête et le fixa d’un air dur. « De quoi s’agit-il ?
— Vous le saurez si ça marche.
— Dites-le-moi maintenant. » Weiss se pencha en avant, les traits assombris. « Ne me cachez rien, Albert. Vous provoqueriez ma colère.
— J’ai l’intention de suivre la piste, mais je ne peux rien faire si vous êtes constamment accroché à mes basques. Rappelez tous ceux qui me surveillent. Quand j’aurai besoin de vous parler, je garerai ma voiture devant l’hôtel avec le journal sur le tableau de bord. Je vous préviendrai si je trouve quelque chose. »
Weiss se mordit la lèvre. « Bon sang, Albert, vous me mettez dans une position difficile.
— Si vous voulez que je coopère, laissez-moi me débrouiller seul. Vous n’avez pas d’autre possibilité. »
Weiss serra les poings et fit un tour sur lui-même, le regard perdu dans le vague. « D’accord », dit-il enfin. Il brandit un doigt menaçant. « Mais écoutez-moi bien, Albert. Si je ne suis pas content… »
La menace resta en suspens dans l’air humide de l’église.
Ryan se détourna. « Je vous contacterai. »
Ryan explora les rues autour de Fitzroy Avenue, remonta Jones’s Road sur toute sa longueur et redescendit, fit le tour du stade de Croke Park, passa sous la voie de chemin de fer, puis rebroussa chemin. Des voitures étaient garées çà et là au long des trottoirs, devant les alignements de maisons identiques en briques rouges.
La description de Lainé, bien que manquant de précision, lui permettait de se repérer. La première fois, le Breton avait pris un train jusqu’à Amiens Street Station, où Carter et un autre homme l’attendaient. Ils l’embarquèrent à l’arrière d’une camionnette dépourvue de fenêtres. Après un trajet de quelques minutes à peine, la camionnette s’arrêta. Ils lui mirent une taie d’oreiller sur la tête pour le faire descendre, verrouillèrent leur véhicule et le poussèrent contre un mur. Un train passa au-dessus. Dans le vacarme puissant des roues, il sentit le sol trembler sous ses pieds, la brique vibrer au contact de son épaule.
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