Les garçons interrompirent leur partie. Ils se rassemblèrent en conciliabule autour de leur chef, puis rompirent le cercle.
Le chef dit : « Hé ! m’sieur. »
L’homme alluma sa cigarette, aspira une bouffée. La brise emporta la fumée quand il exhala.
« Hé ! m’sieur. »
Il regarda le garçon.
« Vous pourriez nous passer une ou deux clopes ? »
L’homme hésita, puis prit deux cigarettes dans son paquet et les tendit. Le garçon vint les prendre.
« Merci, m’sieur. »
Les garçons partirent en courant, emportant leur ballon. Leurs pas résonnèrent sous les arcades.
« C’était quoi, ça ? »
La voix surprit Ryan autant que l’homme près duquel Carter avait surgi, les traits crispés par la colère.
« Rien, juste des gosses », répondit l’homme. Il avait un accent, Afrique du Sud ou Rhodésie, Ryan n’aurait su distinguer.
« On a déjà abordé la question, Wallace », dit Carter en desserrant à peine les lèvres. Tu es d’accord qu’on en a parlé ?
— Ce ne sont que des gamins. Je n’ai pas… »
Carter le frappa sur le front avec le plat de la main. « Des gamins ou des leprechauns [7] Sorte de lutins ou de farfadets du folklore irlandais
, c’est pas le problème. Tu attires l’attention. Combien de fois es-tu allé à l’épicerie aujourd’hui ? »
Wallace fronça les sourcils. « Deux fois, c’est tout. J’en ai marre de passer mes journées dans cette foutue baraque.
— C’est moi qui décide où tu passes tes putains de journées. Compris ? »
Wallace soupira et fit signe que oui.
Carter se pencha vers lui. « Est-ce que tu comprends ?
— Oui.
— Oui, qui ?
— Oui, chef.
— Bien. » Carter recula d’un pas. « Retourne dans la maison. Allez. Exécution. »
Wallace s’éloigna au pas de course.
Les mains sur les hanches, Carter le suivit des yeux. Puis il examina les environs, l’avenue des deux côtés et l’entrée de la ruelle.
Ryan se figea quand le regard de Carter remonta le long du mur jusqu’au sommet couvert de lierre. L’Anglais recula sur la chaussée, plissant les yeux pour mieux voir. Ryan retint son souffle.
Carter secoua la tête, cracha par terre et partit à son tour vers la maison. Ryan respira.
« Je n’arrive pas à le joindre », dit Haughey, dont la voix grésillait dans le combiné.
Skorzeny sentit une douleur sourde lui étreindre le front.
« Il n’était pas à l’hôtel hier. Fitzpatrick, son chef, a téléphoné au camp militaire de Gormanston, il n’y est pas retourné depuis que toute cette histoire a commencé. Ma secrétaire a même appelé la boutique de son père à Carrickmacree en se faisant passer pour sa petite amie, mais ils n’ont aucune nouvelle de lui là-bas. Bref, je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il fabrique. »
Skorzeny pianota sur son bureau. « Monsieur le ministre, je ne saurais trop insister sur le fait qu’il est urgent de parler au lieutenant Ryan. Cette lettre change la nature de la mission qu’il exécute pour nous, et plus encore, la nature de l’ennemi que nous avons en face de nous.
— En face de vous, colonel.
— Je vous demande pardon ?
— Nous n’avons aucun ennemi, dit Haughey. Cette lettre vous était adressée, à vous et à personne d’autre. Vos ennemis ne sont que les vôtres.
— Croyez-moi, monsieur le ministre, il vaut mieux que vous ne comptiez pas parmi eux.
— La réciproque est vraie aussi, colonel. Réfléchissez bien avant de me menacer. Je peux faire de l’Irlande une maison très froide pour vous et vos semblables. Mais il est encore trop tôt pour nous engager dans cette voie. Ne nous disputons pas à cause du lieutenant Ryan. Je suis certain qu’il ressurgira d’ici peu. »
Skorzeny posa le combiné sur son support et agita la sonnette.
Esteban entra. Il allait se retirer en emportant le téléphone quand Skorzeny le retint. « Attendez. »
Après un silence, le temps de prendre sa décision, Skorzeny ordonna : « Apportez-moi mon manteau, Esteban. Je dois me rendre en ville. »
À la porte, la femme demanda : « Celia vous attend ?
— Non, chère madame », répondit Skorzeny.
Elle sourit en réponse à cet excès de politesse. « Venez. Vous pouvez attendre à l’intérieur. »
Il lui emboîta le pas pour traverser le vestibule.
« J’en ai pour une minute », dit-elle après l’avoir fait entrer au salon.
Elle revint deux minutes plus tard. « La voilà. »
Celia entra. Elle s’arrêta net en voyant Skorzeny.
« Miss Hume », dit-il.
Celia ne répondit pas.
« Eh bien, je vous laisse, dit la logeuse.
— Non, dit Celia. Restez. »
La logeuse hésita.
« C’est une affaire privée », dit Skorzeny.
Celia sourit poliment. « Peu importe, je préfère que Mrs. Highland assiste à notre conversation. Asseyez-vous, je vous en prie. »
Elle prit place dans l’un des deux fauteuils, Mrs. Highland dans l’autre. Skorzeny resta debout.
Après un silence, Mrs. Highland demanda : « Désirez-vous une tasse de thé, monsieur… Pardonnez-moi, je n’ai pas compris votre nom.
— Non, merci, dit Celia. Le colonel Skorzeny ne veut rien.
— Oh ! » Mrs. Highland croisa les mains sur ses genoux. Voyant que personne ne prenait la parole, elle dit : « Le temps est vraiment instable, n’est-ce pas ? »
Aucune réaction.
« Pourquoi souhaitiez-vous me voir, colonel Skorzeny ?
— C’est à propos de notre ami, répondit-il en s’asseyant sur le canapé. Le lieutenant Ryan. Je dois absolument lui parler, mais je ne parviens pas à le joindre. J’espérais que vous seriez informée de ses déplacements.
— Non, je ne sais pas où il est. Désolée. »
Skorzeny la dévisagea fixement. « Je me permets d’insister, miss Hume. Il s’agit d’une affaire de la plus haute importance.
— Je vous le répète, je ne sais pas où il est. Je regrette de ne pas pouvoir vous répondre. »
Il ne la lâchait pas des yeux. Elle regarda le tapis. « Miss Hume, je ne ménagerai pas mes efforts — tous mes efforts — pour retrouver le lieutenant Ryan. Vous me comprenez ? »
Il vit qu’elle déglutissait avec peine, les mains tremblantes.
« J’ai parlé avec Albert hier. Il m’a dit qu’il devait partir pendant un jour ou deux. À cause de son travail. Il n’a pas voulu me dire où, ni pourquoi. C’est tout ce que je sais. »
Mrs. Highland remarqua que la jeune femme se tordait nerveusement les doigts.
Skorzeny se pencha en avant. « Miss Hume, si vous avez omis de mentionner quelque chose, je serai extrêmement déçu. »
Mrs. Highland se leva. Elle parla avec un trémolo dans la voix. « Monsieur… Pardon, je n’ai pas retenu votre nom ?
— Skorzeny, dit-il en se levant aussi. Colonel Otto Skorzeny.
— Monsieur Skorzeny. Je n’aime pas beaucoup votre ton. J’ignore de quoi il est question exactement, mais miss Hume a été confiée à mes bons soins et il me déplaît de voir que vous la troublez considérablement. Vous n’êtes pas le bienvenu chez moi. Je vous saurais gré de bien vouloir partir maintenant. »
Skorzeny ne put retenir le sourire qui lui étirait les lèvres.
« Mais bien sûr, chère madame. Veuillez excuser mon intrusion. Ne me raccompagnez pas, je vous en prie. »
À la porte, il se retourna sur le seuil pour s’adresser à Celia. « Miss Hume, appelez-moi si la destination du lieutenant Ryan vous revient. Je vous en serai infiniment reconnaissant. »
Celia regardait droit devant elle, silencieuse et immobile. Seule sa poitrine se soulevait et s’abaissait à un rythme rapide.
Skorzeny ressortit dans la rue. Il consulta sa montre et décida d’aller dîner dans un des meilleurs hôtels de la ville.
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