Hughes buvait une pinte de Bass au comptoir quand Ryan entra. Ils se serrèrent la main avec une chaleur que leurs tenues civiles, inhabituelles pour tous les deux, teintaient de maladresse. Ryan se rendit compte qu’il n’avait jamais vu Hughes autrement qu’en uniforme.
Ils choisirent une table dans un coin sombre, échangèrent quelques nouvelles d’anciens camarades, certains toujours vivants, d’autres non.
« Alors, qu’est-ce que tu deviens ? interrogea Hughes.
— Rien, répondit Ryan. C’est bien là le problème. En dehors de l’armée, je ne suis utile à personne.
— Tu envisages de te réengager ?
— Je ne sais pas. Qu’est-ce que je peux faire d’autre ?
— Te poser ? dit Hughes. Te marier. Avoir des gosses. Prendre du poids et cultiver des légumes dans ton jardin. »
Ryan ne put s’empêcher de sourire à cette image. « Tu me vois, enfoncé jusqu’aux chevilles dans du fumier ? »
Hughes rit. « Je t’ai vu enfoncé dans pire que ça. »
Ils restèrent un moment assis en silence, écoutant les plaisanteries grossières des ouvriers des docks et des chantiers navals qui se rassemblaient ici à la fin de leur journée de travail. Des hommes durs, aux muscles noueux, avec des filles tatouées sur leurs avant-bras, des articulations gonflées et des soifs puissantes.
« Je pourrais te mettre sur une piste », dit Hughes.
Ryan se pencha en avant. « Ah ? Laquelle ?
— J’ai été contacté il y a quelque temps, à Monaghan, quand je suis allé voir ma mère. Un type en costume m’a abordé dans le pub près de la maison. Il s’est mis à me parler tranquillement, comme s’il me connaissait, et il m’a demandé ce que j’avais dans l’intention de faire après l’armée. Moi, je suis plutôt discret sur le sujet. Tu sais comment sont les gens chez nous, certains n’aiment pas trop les petits gars irlandais qui se sont battus pour les Anglais. Alors, je ne répondais pas grand-chose.
« Bref. Au bout d’un moment, il me raconte qu’il travaille pour le gouvernement. Il me dit que, là-bas, ils cherchent des Irlandais qui sortent de l’armée britannique, des gars qui ont vu de l’action. Dans l’armée irlandaise, ils font toutes sortes d’entraînements et d’exercices, mais ils ne sont pas beaucoup à avoir dormi dans une tranchée ou tiré sur autre chose qu’une cible en papier. À ce qu’il paraît, ils ont besoin de gens comme nous dans leur service.
— Quel service ? demanda Ryan.
— La Direction du renseignement, répondit Hughes. Le G2, ça s’appelle.
— Il essayait de te recruter ?
— Non, dit Hughes. Il savait que je ne partirai jamais. Mais il voulait que je fasse circuler l’information, que je branche des gars qui pourraient leur convenir.
— Comme moi », dit Ryan.
Hughes sourit, but une lampée de bière et prit un crayon dans la poche de sa veste. Il griffonna un nom et un numéro de téléphone sur un napperon en papier qu’il poussa vers Ryan.
« Réfléchis », dit Hughes.
C’était tout réfléchi. Dès le lendemain matin, Ryan appelait le numéro.
Skorzeny s’éveilla tôt, se lava et avala un solide petit déjeuner arrosé d’un bon café noir. Il marcha à travers champs pendant près d’une heure, regarda les moutons qui paissaient et Tiernan occupé à dresser ses chiens.
Lainé n’avait pas reparu depuis l’avant-veille. Il restait enfermé dans sa chambre. Seules les bouteilles vides qui s’accumulaient près de la porte de la cuisine trahissaient ses allées et venues. Skorzeny entendait le chiot couiner de temps à autre, mais c’était à peu près tout.
Du reste, il ne s’en plaignait pas. Il n’appréciait pas Célestin Lainé, mais le Breton était utile, aussi tolérait-il sa présence dans la maison. Frau Tiernan, elle, le supportait assez mal, et avait plusieurs fois exprimé son mécontentement. Skorzeny lui répondait que Lainé ne resterait pas longtemps, et l’assurait qu’elle n’aurait plus à nettoyer derrière lui et sa fichue bestiole.
Skorzeny avait passé les dernières trente-six heures à réfléchir, considérant diverses options, entretenant des soupçons. Bien sûr, Ryan avait raison, il ferait mieux de sauter dans un avion pour Madrid et d’attendre au soleil que cette histoire absurde se termine. Mais s’il avait été le genre d’homme qui bat en retraite, qui s’enfuit à l’approche du danger, il ne serait pas Otto Skorzeny. Il n’aurait jamais goûté à la gloire, aux femmes, au pouvoir ou aux richesses qui lui étaient offertes. Il serait resté un ingénieur, vissé derrière un bureau à Vienne, attendant le versement d’une pension ou une crise cardiaque, selon ce qui se produirait en premier.
Qui que soient ces terroristes — oui, terroristes était le mot exact —, et quoi qu’ils veulent, il ne bougerait pas d’ici, personne ne le chasserait de cette terre, ni par la menace ni par des actes. S’ils voulaient s’attaquer à lui, qu’ils se préparent à livrer combat.
Otto Skorzeny n’en avait jamais perdu un seul.
D’ailleurs, on ne lui réserverait peut-être pas un accueil des plus chaleureux à Madrid, compte tenu des récents événements.
À Tarragone, Luca Impelliteri s’était assis à table en face de Skorzeny, huit heures après avoir exprimé sa demande, souriant de son air entendu pendant que les autres invités de Franco bavardaient tout autour. Une jeune Espagnole l’accompagnait, et de la main effleurait constamment son bras bronzé.
De temps en temps, quand Impelliteri lui parlait à l’oreille, elle souriait et rougissait. L’Italien posait alors les yeux sur Skorzeny, lui rappelant d’un regard acéré la récompense qu’il s’imaginait déjà avoir gagnée.
Mais il n’avait rien gagné, sinon le sort qu’il méritait.
Cette nuit-là, un peu avant l’aube, Skorzeny fut réveillé par le téléphone dans sa chambre d’hôtel.
« SS-Obersturmbannführer Skorzeny ? »
Une voix de femme.
« Qui est à l’appareil ? demanda-t-il, bien qu’il connût la réponse.
— Je suis envoyée par votre vieil ami.
— Parfait, dit Skorzeny. Où êtes-vous ?
— Dans un hôtel au bout de la Rambla Nova.
— Vous savez ce que j’attends de vous ?
— Je sais de quoi il s’agit, mais pas de qui . »
La Méditerranée léchait les rochers sous la fenêtre de Skorzeny. Il avait donné le nom.
Il regagna la maison, nettoya ses bottes devant la porte de la cuisine et entra.
Frau Tiernan, debout devant l’évier, faisait la vaisselle du petit déjeuner.
« J’aimerais une tasse de café dans mon bureau, dit-il en allemand. Demandez à Esteban de me l’apporter quand il sera prêt. »
Elle leva les yeux. « Bien, monsieur. Vous trouverez le courrier sur votre table. »
Dans son bureau, Skorzeny s’assit à sa table de travail et alluma une cigarette. Il examina la provenance des cinq enveloppes. Pieter Menten en Hollande, un évêque au Portugal, deux vieux Kameraden en Argentine.
La cinquième enveloppe portait le cachet de Dublin. L’intitulé avait été tapé à la machine : SS-Obersturbannführer Otto Skorzeny.
Il se sentit brusquement la bouche sèche. Il tira fort sur sa cigarette, la posa dans le cendrier et ouvrit l’enveloppe.
Une page, dactylographiée.
Il lut. La colère lui nouait les tripes. Il serra le poing, relut la lettre.
Puis il rit.
Ryan relut ses notes de la veille, bien qu’il ne se soit pas passé grand-chose durant ces heures qui s’écoulaient lentement. Un bébé avait pleuré plusieurs fois au cours de la nuit, réclamant d’être nourri. Un couple s’était engagé dans une violente dispute qui avait duré jusqu’à plus de minuit. Un chien aboyait de temps en temps. Dans la maison la plus proche, dont la fenêtre de la chambre était ouverte, il entendit le lit grincer, les grognements d’un homme atteignant l’orgasme, une porte qui se fermait, les pleurs d’une femme.
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