Les jurons le guidaient dans l’obscurité. Il butait sur des racines, les branches des buissons s’accrochaient à ses jambes.
« Ici ! »
L’appel de Skorzeny troua la nuit. Ryan bifurqua dans cette direction.
Il trouva l’Autrichien au milieu d’une clairière, accroupi, abritant d’une main la flamme de son briquet. Un homme gisait dans la mousse et les feuilles décomposées, un AK-47 à ses côtés. Son visage éclairé par la lueur tremblante semblait s’animer, passant alternativement de la surprise à la terreur.
Skorzeny se releva pesamment et reprit sa battue. Ryan le talonnait, suivant le bruit de ses foulées entre les arbres. Ils firent le tour de la maison, ratissèrent des clairières et des bosquets. Le temps s’étirait, rythmé par le souffle de Skorzeny qui avançait, comme un métronome dans le noir.
Ryan trébucha sur une masse lourde et molle. L’humus froid et humide le reçut dans sa chute, tandis que ses pieds restaient prisonniers de quelque chose qu’il savait humain.
« Par ici ! » cria-t-il.
Réponse, une quinzaine de mètres plus loin : « Où ? Parlez. J’arrive. »
Seul dans la nuit, Ryan prononça des mots dénués de sens, des sons pour guider Skorzeny.
Skorzeny s’agenouilla près de lui et alluma le briquet. La flamme vacilla. Le mort avait les yeux grands ouverts, un morceau de joue arraché.
Ils débouchèrent à l’aveugle sur l’allée qui menait au portail et à la route. Quelques minutes plus tard, ils découvrirent les corps qu’on avait traînés à l’écart, dans l’obscurité derrière le mur.
Skorzeny haletait comme un chien battu. Il semblait avoir rapetissé.
« Qu’est-ce qu’ils veulent ? » demanda-t-il.
Ryan savait que la question ne lui était pas adressée. Il répondit néanmoins. « Vous. »
Skorzeny le saisit par le devant de sa chemise, ravivant la douleur de la plaie infligée par la pointe de l’épée. « Alors, pourquoi ne viennent-ils pas me chercher ? Pourquoi tout ceci ?
— Parce qu’ils veulent que vous ayez peur. »
Skorzeny retira sa main. « Jamais. »
Ryan pensa à Weiss et à sa mission. Il ne put s’empêcher d’énoncer la seule idée logique qui se présentait à son esprit, sachant que Weiss le tuerait s’il l’apprenait.
« Vous devriez partir, dit-il.
— Quoi ?
— Vous avez des amis en Espagne. Là-bas, vous serez en sécurité. »
Le rire de Skorzeny se répercuta entre les arbres. « M’enfuir ?
— Je ne vois pas d’autre choix.
— Jamais. » D’une violente poussée, Skorzeny envoya Ryan à terre. « Je n’ai jamais fui devant personne. Vous me prenez pour un lâche ? »
Ryan se releva, épousseta son pantalon en ménageant la blessure de sa cuisse. « Non. »
Skorzeny s’approcha. Ryan sentit le brandy dans son haleine. « Vous vous enfuiriez, vous ? La queue entre les jambes ? »
Ryan recula. « Je ne sais pas.
— Vous êtes un lâche ?
— Non.
— Alors pourquoi parlez-vous comme si vous l’étiez ? Vous proposez de fuir. Comme une femme. Comme un enfant. Où sont vos couilles ?
— Je…
— Et pourquoi vous n’avez pas baisé la rouquine ? »
Ryan lui tourna le dos et regagna l’allée de gravier, ignorant ses railleries.
« Hein, pourquoi ? On vous l’offre sur un plateau. Et vous n’avez pas les couilles de la prendre. C’est digne d’un homme, ça ? »
Ryan le laissa fulminer dans le noir.
Celia effleura le cou de Ryan à l’endroit où la plaie formait déjà une mince croûte.
« C’est douloureux ? demanda-t-elle.
— Non. »
Elle posa le menton sur son épaule. Un souffle sur sa peau.
« Vous êtes un homme étrange, Albert Ryan. » Elle lui caressa la joue du dessus des doigts, puis suivit la courbe de sa mâchoire. « Un visage tellement affaissé, tellement triste. Si je vous croisais dans la rue, je me dirais, voilà un homme qui a l’air gentil. Un homme tranquille. Il travaille dans une banque, ou peut-être dans un grand magasin, et il rentre chez lui pour embrasser sa femme et jouer avec ses enfants. »
Ses paroles firent à Ryan l’effet d’épines.
« Et vous êtes là, blessé, à me raconter tous ces morts et la manière dont ils sont morts. »
Ryan se tourna vers elle, bien décidé à parler, mais elle le fit taire avec sa bouche.
Ses lèvres étaient douces et chaudes sur les siennes, ses doigts glissés dans ses cheveux, son corps alangui contre son épaule. Hors d’haleine, il la repoussa, prit une inspiration, se jeta sur elle avec des mains affamées.
Elle écarta les caresses qui se portaient sur ses seins, dit : « Non. » Il obéit. Le lit semblait trop étroit pour leurs deux corps. Elle passa sous lui, une cuisse entre ses jambes, intimidée par la dureté qu’elle y découvrait. De ses dents, elle lui mordillait les lèvres.
« Mon Dieu, dit-elle. Oh, mon Dieu. »
Elle le repoussa.
Ryan se redressa à genoux, haletant, éperdu.
Elle secoua la tête. « J’ai envie. Mais je ne veux pas. Je ne… »
Il acquiesça. « Je comprends. »
Celia lui prit la main pour l’attirer à elle, s’allongea sur le côté et il se nicha contre son dos, la bouche dans la chaleur de son cou, la poitrine plaquée contre ses omoplates nues, l’enlaçant d’un bras.
Elle ne se dérobait plus à sa dureté maintenant, elle l’accueillait contre elle. Elle logea un de ses pieds sous sa cheville.
Ils restèrent ainsi, imbriqués, le souffle court. Ryan sentait la cage thoracique de la jeune femme qui se dilatait et se contractait, dans un rythme peu à peu apaisé, son corps qui se détendait. Il ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, il faisait jour et elle était partie.
Lainé ne dormit pas. Lorsque Ryan et Skorzeny eurent disparu entre les arbres, il regagna la maison, prit une autre bouteille à la cave et monta dans sa chambre.
Il écouta les cris éraillés au fond du parc, puis le bruit de la voiture de Ryan quand celui-ci partit, et enfin, Skorzeny qui rentra dans la maison et aboya des ordres au téléphone. Une heure après, peut-être plus longtemps, deux véhicules arrivèrent. Des engins puissants, Land Rover ou tracteurs, faits pour transporter de lourdes charges dans les champs et capables de traverser des ruisseaux. Des voix masculines, qui donnaient et recevaient des ordres.
Des hommes de l’IRA, probablement, chargés de nettoyer le gâchis et de remettre de l’ordre sur la propriété de Skorzeny.
Allongé sur son lit, Lainé buvait au goulot, le chiot assoupi à ses pieds. Il se représenta les cadavres acheminés dans la nuit, enterrés au coin d’un champ en friche, entre les troncs d’une sombre forêt, ou coulés au plus profond d’un lac glacé.
Parmi eux, Hakon Foss, pauvre crétin innocent, à présent offert en pâture aux renards ou aux poissons.
Le vin avait un goût de vinaigre, mais Lainé finit quand même la bouteille et la laissa tomber par terre. Le bruit réveilla le chiot qui vint se blottir au creux de son aisselle.
Il pensa à Catherine Beauchamp. Est-ce que quelqu’un avait appelé d’une cabine publique et prévenu la police qu’elle gisait sur le plancher de sa maison ? Ou un voisin était-il venu, alerté par les hennissements apeurés de son cheval qui avait faim dans l’écurie ?
Ryan avait menti en accusant Foss, et Lainé savait pourquoi : pour lui arracher sa confiance, lui faire croire qu’il était de son côté. Mais Lainé ne se laissait pas duper si facilement, Ryan devait bien s’en douter. Néanmoins, il jouerait le jeu de l’Irlandais. Il n’avait pas le choix.
Non, ce n’était pas vrai. Ça ne l’avait jamais été. Du temps où il avait pris les armes pour se rallier à l’occupant nazi, il avait eu le choix aussi, comme maintenant. Il suivrait Ryan, parce qu’il le décidait.
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