Lainé se tordit en tous sens pour échapper à Ryan. Il essaya de lui cracher au visage, mais expulsa seulement un filet de salive qui lui coula sur le menton.
Ryan le maintenait fermement contre le mur. « Écoutez-moi. Skorzeny n’est pas obligé de l’apprendre. »
Lainé cessa de lutter.
« Faites ce que je vous demande et Skorzeny ne saura jamais que vous l’avez trahi. Vous me comprenez ? »
Ryan relâcha la pression sur la gorge du Breton pour lui permettre de reprendre son souffle.
« Comment je vous crois ?
— Vous n’avez pas le choix, répondit Ryan. Ou bien vous me dites ce que je veux savoir, ou bien je raconte tout à Skorzeny. Et vous souffrirez.
— Je ne vous fais pas confiance.
— D’accord, je vais vous aider. J’ai une info que Skorzeny ignore. Leur chef est le capitaine John Carter. »
Lainé ouvrit des yeux incrédules.
Des voix leur parvinrent depuis le vestibule. Les invités se préparaient à partir.
Ryan recula d’un pas et lâcha le cou de Lainé.
« Je veux savoir où ils sont. Et ce qu’ils veulent. »
En bas, un éclat de rire. Une porte qui s’ouvrait, une bouffée d’air frais.
« Je vous donne la nuit pour réfléchir. J’ai pris une chambre à l’hôtel Buswells. Appelez-moi demain, sinon Skorzeny découvrira tout. Compris ? »
Lainé montra ses dents en souriant de travers. « Pourquoi je ne vous tue pas ? »
Ryan lui rendit son sourire. « Parce que alors, vous ne saurez jamais pourquoi je ne vous ai pas livré à Skorzeny. »
En descendant l’escalier, Ryan trouva Haughey et sa compagne debout devant la porte ouverte avec Celia et Skorzeny.
« Mes invités s’en vont, dit Skorzeny, mais vous restez. Il faut que nous ayons une conversation. »
Ryan se tourna vers Celia. « Je dois ramener Celia chez elle.
— Le ministre s’occupera de votre amie. »
L’ombre de la peur passa sur le visage de la jeune femme.
« Je l’emmène, dit Haughey. Venez, ma mignonne. »
Haughey posa le manteau de Celia sur ses épaules.
« Je vous appelle demain », dit Ryan.
Celia sourit d’un air résigné et prit le bras de Haughey. Ils montèrent tous les trois dans la Jaguar de Haughey, Celia à l’arrière, la compagne de Haughey à l’avant. Ryan et Skorzeny regardèrent la voiture s’éloigner.
Skorzeny tendit à Ryan son veston et sa cravate. Ryan enfila le veston et fourra la cravate dans sa poche.
« Vous vous êtes bien battu, dit Skorzeny. Je n’ai pas connu meilleur adversaire dans ce pays. »
Ryan dit : « De quoi voulez-vous me parler ?
— De notre indic. »
Skorzeny s’adressa au domestique qui dormait à moitié, debout contre le mur. « Esteban, allez chercher Mr. Lainé. »
Sortant de sa torpeur, le domestique hocha la tête et grimpa l’escalier au pas de course. Il revint deux minutes plus tard. Derrière lui, Lainé boutonnait son manteau.
« Venez », dit Skorzeny qui sortit dans la nuit.
Ryan et Lainé le suivirent en silence. Dehors, ils filèrent vers le fond du jardin et les dépendances éclairées par la lampe halogène.
Tout en marchant, Ryan s’aperçut que son esprit enregistrait une anomalie. Il scruta les flaques d’ombre entre les arbres.
« Colonel », dit-il.
Skorzeny marqua un arrêt et se retourna.
« Où sont vos gardes ? » demanda Ryan.
Otto Skorzeny n’avait jamais cédé à la peur ni à la menace. Ni quand il était enfant, et sûrement pas une fois devenu homme. Même durant ses années d’études à l’université de Vienne, lorsqu’il livrait des duels au sabre et que sa tunique rembourrée se teignait de rouge sombre, il continuait à se battre longtemps après que d’autres avaient rendu les armes. Il se rappelait une photographie sur laquelle, tout en sang et souriant jusqu’aux oreilles, une chope de bière à la main, il célébrait avec ses amis de la fraternité la fin d’un de leurs violents tournois.
Aussi, quand Luca Impelliteri le menaça, Skorzeny ne battit pas en retraite.
Debout à côté de la table à la terrasse du café de Tarragone, il avait écouté sans bouger, impassible.
« Je raconterai tout au Généralissime, dit Impelliteri en levant vers lui son visage souriant. Je lui dirai que vous êtes un menteur et un imposteur, que votre formidable réputation n’est qu’une légende bâtie à des fins de propagande, et qu’il ne devrait pas rechercher votre compagnie.
— Et pourquoi vous croirait-il ?
— Francisco Franco est un homme prudent. Il se méfie de tout. Ce n’est pas son audace qui le maintient au pouvoir depuis plusieurs dizaines d’années. S’il y a le moindre doute, il ne voudra pas risquer de se ridiculiser et vous expulsera de son cercle d’amis. Vous en convenez ?
— Non », répliqua Skorzeny.
Impelliteri haussa les épaules. « En tout cas, moi, je vois les choses ainsi. Il est bien sûr envisageable que le Généralissime ne l’apprenne pas. Je peux être amadoué. »
Skorzeny laissa passer quelques secondes, puis dit : « Combien ?
— Cinquante mille dollars pour commencer. Ensuite, nous verrons. »
Skorzeny ne répondit pas. Il tourna le dos à l’Italien et rentra à l’hôtel. Une fois dans sa chambre, il décrocha le téléphone et demanda l’international. En trente minutes, il avait pris les dispositions nécessaires.
Maintenant, voilà qu’une nouvelle menace se présentait. Des barbares, des assassins qui essayaient de l’effrayer avec les cadavres d’hommes qu’il considérait à peine comme des connaissances. Quel que soit leur objectif, ils n’obtiendraient rien de lui par la peur.
L’absence de ses gardes au cœur de la nuit, en revanche, lui fit éprouver une vague inquiétude.
Skorzeny tourna sur lui-même pour scruter la lisière des arbres. Il déclara avec un calme apparent, d’une voix neutre : « Ils patrouillent sans doute dans les environs. Venez. »
Il avait surpris le regard échangé entre Lainé et Ryan. L’officier du G2 s’était absenté un long moment. Avait-il parlé avec Lainé à l’étage ? Lainé n’avait pas caché à Skorzeny l’antipathie que lui inspirait Ryan. Les deux hommes s’étaient-ils expliqué ?
Aucune importance. Il y avait des questions plus urgentes.
Par exemple, pourquoi personne ne gardait le bâtiment dans lequel se trouvait Hakon Foss.
De plus près, Skorzeny vit la porte entrouverte, le rai de lumière. Et le bout d’une chaussure dans le passage. Il accéléra le pas.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Ryan.
Skorzeny atteignit la porte, la poussa, sans succès. Il poussa plus fort et insista pour écarter les jambes du mort qui barraient l’entrée.
« Merde* », dit Lainé.
L’un des gardes. Un trou au milieu du front, deux autres dans la poitrine. Skorzeny l’enjamba en évitant de marcher dans la flaque de sang.
La rage montait du ventre de l’Autrichien, tel un dragon qui menaçait d’incendier son esprit et de lui ôter toute raison. Il la réprima.
Hakon Foss était toujours assis sur sa chaise, les mains attachées à la table, les pieds baignant dans son urine. Il empestait les excréments et la sueur. Mais il était vivant.
Skorzeny s’approcha, veillant à ne pas se salir.
« Que s’est-il passé ici ? »
Foss s’écria : « Des hommes viennent ! Ils tirent ! »
Skorzeny se pencha sur la table. Ryan et Lainé restèrent à distance.
« Qui ? »
Foss secoua la tête. La morve lui coulait du nez et se mêlait à la bave autour de sa bouche. « Je ne sais pas. Je leur demande de me laisser partir. Ils ne répondent pas. »
Skorzeny abattit son poing sur la main droite de Foss, sentit les os écrasés par l’impact.
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