L’appétit coupé, il écarta le plateau et but une gorgée de vin à la bouteille. Il prit le chiot sur ses genoux, le tourna sur le dos, gratta le petit ventre rose.
Il entendait les rires des invités en bas. Des bourgeois, aurait décrété Catherine. Et elle aurait eu raison. Politiciens, bureaucrates, hommes d’affaires. Des gens nantis et influents. Tandis que Lainé était confiné dans sa petite chambre comme un enfant difforme que ses parents ne montrent pas à leurs voisins.
Et Ryan. Lui qui la veille avait vu Catherine Beauchamp mourir, il était assis là, maintenant, à manger du faisan et à boire du bon vin avec Skorzeny et les autres.
Avant la fin de la soirée, décida Lainé, il aurait une petite conversation en tête à tête avec le lieutenant Albert Ryan.
Un Rote Grütze fut servi en dessert, accompagné de crème à la vanille. Le gruau aux fruits rouges laissait une pointe d’acidité et d’amertume sur la langue.
Skorzeny captiva les invités avec le récit de ses audacieuses et dangereuses péripéties. Il raconta comment, au cours de l’opération Greif, il prit le commandement de la Panzer-Brigade 150, conduisit des hommes ayant revêtu l’uniforme américain derrière les lignes ennemies et répandit de fausses rumeurs selon lesquelles l’objectif de l’offensive était de capturer Eisenhower et son état-major. Il conclut en évoquant la frustration du général, qui se vit imposer de ne pas sortir durant les fêtes de Noël 1944, ce qui déclencha une hilarité complaisante autour de la table.
Ni le lieutenant Ryan ni sa compagne ne rirent avec les autres. La jeune femme consentit un sourire poli, mais rien de plus, et Ryan n’y parvint même pas.
Skorzeny le dévisagea fixement. « Eh bien, lieutenant, le récit de mes exploits ne vous amuse-t-il pas ? Peut-être avez-vous vos propres histoires à raconter. »
Haughey renchérit. « Allez, mon gars. À quoi avez-vous participé ? »
Ryan regarda tour à tour le ministre et Skorzeny. « Je n’aime pas parler de ce que j’ai fait pendant mon service. »
Haughey accueillit cette réponse avec son sourire de lézard. « Votre service pour les Anglais. »
Les hommes gloussèrent. Ryan ne dit rien. La jeune Celia rougit, prise d’une chaleur qui embrasa sa peau translucide jusqu’au fond de son décolleté.
« Monsieur le ministre, dit Skorzeny, nous ne combattons pas toujours pour notre nation de naissance. Ce n’est pas forcément là que réside notre cœur. Je suis bien autrichien, moi, comme l’était le Führer. Pourtant, j’ai pris part à l’ Anschluss . J’ai donné mon pays aux Allemands, parce que dans mon cœur, je suis allemand.
— C’est votre cas, Ryan ? demanda Haughey. Dans votre cœur, vous êtes anglais ? »
Celia se raidit au bruit de la cuillère que Ryan laissa bruyamment retomber dans la soucoupe. « Non, monsieur le ministre. Je ne suis pas moins irlandais que vous.
— Et vous, monsieur le ministre ? »
Le sourire de Haughey vacilla tandis qu’il se tournait vers Skorzeny.
« Si nous avions envahi l’Irlande, auriez-vous résisté ? Ou nous auriez-vous accueillis comme l’IRA promettait de le faire ? L’ennemi de la Grande-Bretagne aurait-il été votre ami ? »
Haughey brandit un doigt volontaire. « J’aurais combattu dans un seul camp : celui de l’Irlande.
— Pourtant, on raconte encore que vous avez marché sur Trinity College le 8 mai, à la tête d’un rassemblement d’hommes qui portaient des croix gammées et ont brûlé l’Union Jack. »
Le visage de Haughey s’empourpra. « Voilà un mensonge qui n’a que trop duré. Je n’ai pas vu une seule croix gammée ce jour-là. Du moins, s’il y en avait aux mains de quelques butors, moi, je n’en ai touché aucune, je peux vous l’assurer. Ces salauds de huguenots agitaient un Union Jack sur le toit de Trinity. Une bande d’orangistes [6] Membres de l’ordre d’Orange, fondé en Ulster en 1795 pour défendre les intérêts des protestants d’Irlande.
avec un coup dans le nez et un sacré culot. Et après, ils ont osé foutre le feu à un tricolore irlandais. Du coup, j’ai fait pareil avec un Union Jack, oui, c’est vrai, juste pour leur montrer qu’on ne peut pas manquer de respect à notre drapeau, pas sous le nez de Charlie Haughey.
— Ces salauds de huguenots ? répéta Skorzeny. Vous voulez dire des protestants ? »
Haughey hocha la tête, les joues échauffées par la colère. « Exactement. Des protestants, des connards d’orangistes, tous les mêmes.
— Comme le lieutenant Ryan, ici ? »
Haughey pâlit, jeta un coup d’œil à Ryan, puis s’éclaircit la gorge. « Non, j’imagine qu’on ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac. Ce ne serait pas juste. Désolé, Ryan.
— Il n’y a pas de mal, monsieur le ministre », dit Ryan, le regard dur.
Pendant qu’Esteban et Frau Tiernan commençaient à débarrasser, Skorzeny observa Haughey. Le politicien saisit un verre et but, ravalant sa colère avec le vin. Il songea à le provoquer encore, mais s’abstint.
Les invités passèrent au salon où le café était servi avec un verre de brandy. Dans le vestibule, Ryan s’approcha de Skorzeny.
« J’espérais avoir un entretien avec Célestin Lainé ce soir.
— Pas pour l’instant, répondit Skorzeny.
— Il est toujours chez vous, n’est-ce pas ? Je n’ai pas encore eu l’occasion de lui parler seul à seul.
— Oui, il est ici, mais vous ne pouvez pas le voir. Je lui ai demandé de rester dans sa chambre pendant que je recevais mes invités. Peut-être tout à l’heure. »
Skorzeny entraîna Ryan vers le salon. Dans la pièce emplie de la fumée des cigares et de l’arôme du café, les invités jouaient le rôle qu’on attendait d’eux. Les hommes racontaient des plaisanteries salaces, les femmes échangeaient de menus potins et comparaient leurs robes.
Skorzeny n’aurait su dire combien de temps s’était écoulé lorsqu’il remarqua que Ryan et sa compagne avaient disparu.
Celia était partie la première, se glissant sans un mot par une porte-fenêtre ouverte. Ryan la trouva debout dans l’obscurité sous l’auvent du toit, toute frissonnante.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? Pourquoi vous êtes-vous éclipsée ? »
Il distingua son sourire diaphane dans l’ombre bleutée. « La pièce était trop enfumée pour moi. J’avais besoin de prendre un peu l’air.
— Vous n’avez pas envie d’être ici, n’est-ce pas ? Je l’ai entendu à votre voix quand vous avez appelé. Je l’ai vu à votre attitude dans la voiture. Dites-moi ce qui vous arrive.
— Rien », dit-elle, mais sa réponse sortit dans un sanglot. Elle plaqua une main sur sa bouche pour que plus rien ne s’en échappe.
Ryan se tenait les bras ballants, maladroit, ne sachant que faire, un enfant dans un monde d’hommes. Puis il lui mit les mains sur les épaules et les serra.
« Dites-moi. »
Il la sentit trembler.
Elle renifla en contenant ses larmes. « Je ne peux pas.
— Pourquoi ?
— J’ai peur. »
Il passa les bras autour d’elle, l’attira à lui. Il sentait son souffle tiède sur sa gorge.
« Vous n’avez pas à avoir peur. Pas si je suis là. »
Elle dit : « Oh, mon Dieu », et pressa son front contre son cou. Il percevait les mouvements et la chaleur de ses paupières, les cils qui palpitaient, l’humidité.
« Je vous en prie, dites-moi. »
Celia releva la tête, renifla. Ses épaules se raidirent entre les bras de Ryan.
« Il m’a envoyée à vous, dit-elle.
— Qui ? demanda Ryan, bien qu’il connût déjà la réponse. Skorzeny.
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