Chénaix demanda au photographe de tirer les derniers clichés : des gros plans des mains et des ongles. Depuis des années que Sharko connaissait le légiste, il ne l’avait jamais vu sans ses petites lunettes rondes et son collier de barbe, taillée au cordeau. Un profil anguleux comme un scalpel.
Lucie renifla. Ça sentait…
— … La menthe, fit le médecin.
L’air était suffisamment frais et humide pour que de la buée sorte de sa bouche à chacun de ses mots. Le légiste désigna le cadavre.
— C’est moi qui ai ouvert la veste de survêtement et soulevé le tee-shirt pour constater les blessures. Multiples plaies par arme blanche perforante. Si perforante, d’ailleurs, que… (il fit basculer le cadavre, qui était raide comme une branche) c’est ressorti par-derrière dans toute la partie haute. Regardez…
Il montra divers endroits de la poitrine, puis du dos. Lucie avait déjà constaté à maintes reprises que seuls les cadavres frais avaient une peau aussi blanche, presque translucide. Car très vite, elle virait au jaune laiteux, puis s’assombrissait. Verte, noire… Cela était dû aux réactions chimiques à l’intérieur du corps, à la décomposition, à la prolifération de bactéries de tous types : le cadavre devenait une belle petite usine autonome, qui se consumait elle-même.
— … Des perforations nettes et qui fonctionnent par deux, espacées de trois centimètres l’une de l’autre. À première vue, elles semblent plutôt circulaires, ce n’est pas une lame. J’ai le sentiment qu’on trouve parfois, côté dorsal, la correspondance, c’est-à-dire l’endroit où l’instrument est ressorti. Il va falloir que j’analyse ces éléments plus précisément.
Plus loin, les hommes, en tenue stérile ou en civil, allaient et venaient à la lisière du bois. Une dizaine d’insectes humains, qui commençaient à bâtir la fourmilière de l’enquête.
— … Et c’est pareil pour le chien. À l’autopsie, il sera aisé d’avoir la taille et la forme des perforations, mais je dirais qu’elles mesurent au moins quinze centimètres.
Sharko estima la longueur avec ses mains et siffla entre ses dents.
— Pas le petit modèle. Une idée du type d’arme ?
— Je n’ai même pas ça en stock à l’IML [10] Institut médico-légal.
quand je découpe mes corps. Ça semble peu commun, en tout cas. Pas le genre de truc qu’on prend sur soi dans la rue.
Il se redressa et ôta sa double paire de gants en latex. Il portait un fin blouson de cuir sous sa tenue de coton blanc.
— La rigidité n’est pas encore complètement installée. Mort, donc, il y a moins d’une dizaine d’heures.
— Autrement dit, un arrêt des fonctions vitales aux alentours de minuit, minimum.
— Exécuté ici, sur place ?
— Je n’ai pas l’impression, il y aurait davantage de désordre dans les feuilles alentour. Et plus de sang. Mais les lividités cadavériques indiquent qu’il n’a pas été déplacé. Ou, s’il l’a été, ça n’a pas pris beaucoup de temps. Pas plus d’un quart d’heure…
Lucie lança un coup d’œil circulaire. Il n’y avait que des arbres autour.
— Et puis, il y a le chien. Comme posé là, proche de son maître.
Elle fixa cette grande bouche noire, pleine de terre. Les yeux recouverts, souillés. Le visage lacéré. Pourquoi ce geste de l’assassin ? Colère ? Honte ? Vengeance ? Refusait-il de croiser le regard de sa victime ? Lucie se déplaça vers le chien, qui avait juste été tué, presque proprement. Vraie pièce de mise en scène, ou dommage collatéral ?
Paul Chénaix récupéra sa mallette remplie de matériel et d’instruments de mesure.
— Bon… Je vais le faire emmener tant qu’il est encore frais et appeler un vétérinaire pour l’autopsie. Les clébards, c’est pas mon truc.
Il fit un signe aux types des pompes funèbres, qui fumaient une cigarette en retrait, et sortit du périmètre avec Sharko et Henebelle.
— Au fait, ça va, vous deux ? Les enfants, la nouvelle maison ?
Lucie glissa les mains dans ses poches.
— Tout roule. On est bien installés, juste deux stations de RER en plus le matin pour aller bosser, mais on s’en fout, et puis on prend souvent la voiture. Quant à Jules et Adrien, ce sont de grands garçons de 16 mois.
— 16 mois. Bon Dieu… Faut absolument qu’on se fasse notre prochaine bouffe avant qu’ils entrent à la fac et que je devienne sénile et impotent.
— On calera un rendez-vous à la morgue.
Il les salua et s’éloigna. Lucie perdit son air jovial lorsque le maître et son chien disparurent dans des housses noires, direction les tables d’autopsie et les tiroirs de la morgue. On leur accrocherait une étiquette au pied — ou à la patte. La veille, ils vivaient. Et aujourd’hui… Un monstre avait décidé d’abréger leur vie. De la leur prendre sans autorisation.
Elle scruta les bois environnants. Les troncs noirs, les arbres presque nus, les feuilles qui oscillaient dans l’air avant de s’écraser en silence. L’automne poursuivait son travail de sape.
— T’en penses quoi ?
— Chaque fois qu’on a découvert des cadavres dans les bois, l’enquête a pris des plombes. La façon dont l’homme a été tué, cette terre sur son visage… Ça sent le truc pas normal.
— Un meurtre, ce n’est jamais normal.
Sharko lui donna un petit coup dans le flanc.
— Ouais. Et t’aimes bien ça, hein ?
Nicolas Bellanger quitta les policiers municipaux et les rejoignit, un petit carnet Moleskine à couverture noire dans la main. Il le referma d’un geste sec et le glissa dans la poche intérieure de son blouson.
— Il s’appelle Félix Blanché, 53 ans. Il habite une maison à cinq cents mètres d’ici, où il vivait avec sa femme et son chien. Des policiers du coin et le médecin de famille sont chez lui. La femme est mal en point.
Le lieutenant Sharko imaginait aisément l’ampleur du choc. La pauvre épouse ne s’en remettrait sans doute jamais. Dire qu’ils allaient devoir l’interroger… C’était ce que Sharko détestait par-dessus tout, ce qui lui fichait la haine, la hargne. Ces putains d’assassins prenaient non seulement des vies, mais ils détruisaient des familles. Souvent, les proches ne surpassaient pas l’épreuve et devenaient de véritables zombies.
— Que donnent les premiers relevés d’indices ?
— Les techniciens ont trouvé des petits morceaux de feuilles de menthe écrasées aux alentours du corps et des fragments qui ressemblent à des morceaux d’éponge. Tout cela va partir pour les analyses.
Sharko souffla par le nez.
— De la menthe et des éponges, ben voyons.
— Pas d’empreintes de pas pour le moment, trop de feuilles, sol relativement sec. Ils n’ont pas encore trouvé de sang ailleurs, c’est hyper vaste. On ne sait pas vraiment où il a été tué. Là, ou plus loin.
Il regarda l’heure.
— J’ai des coups de fil à passer. Robillard va rester avec l’IJ pour récupérer les infos en direct. Allez voir la veuve, il faut agir avant que tout se complique. Allez-y mollo, elle sait juste que son mari s’est fait assassiner, mais pas comment. Et revenez avec de la bonne info. Ça serait pas mal pour l’équipe de plier cette affaire rapidement. On a besoin de marquer des points.
Sharko réajusta le col de son trois-quarts boutonné et, à l’instar de sa compagne, mit les mains dans ses poches.
— On peut toujours rêver.
Alexandre Jacob avait regroupé neuf des douze scientifiques du GIM dans une salle de réunion de l’Institut Pasteur à Paris. Parmi le personnel manquant, deux étaient en mission quelque part en Asie du Sud-Est, le troisième travaillait sur une urgence dans le laboratoire du CNR grippe.
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