— Je crois qu’il m’arrive la même chose qu’à toi, lui signala-t-elle.
Sur l’écran, un bonhomme avec une tête de pirate tapait sans discontinuer sur la tête d’un policier. Il poussait un petit cri énervant à chaque coup : « Hein ! hein ! » Il y avait une signature au bas de l’écran : « CrackJack ».
— Très amusant.
Le lieutenant Franck Sharko tenta des combinaisons de touches sur son clavier, puis éteignit son ordinateur de façon brutale, avant de le rallumer. En attendant que la bécane redémarre, il traversa la pièce d’un bon pas. Le lieutenant Robillard eut un sourire. Pour une fois que son collègue se collait à des tâches administratives et tapait des rapports, c’était vraiment pas de chance !
Sharko constata que Lucie avait le même petit dessin animé que lui. La voix de Robillard s’éleva soudain :
— Et boom, moi aussi j’y ai droit !
Ce dernier déploya sa grande carcasse de bodybuilder — à 40 berges, il s’entraînait encore en salle quatre fois par semaine — et se leva en toussant gras. Il n’avait pas l’air en grande forme. D’ailleurs, il n’avait pas apporté son sempiternel sac de sport orange, comme tous les lundis matin.
— Excusez-moi… Bon… Café en attendant que ça se rétablisse ?
Il fit le tour pour collecter un peu de monnaie, prit un plateau en métal et sortit dans le couloir. Il y avait la queue à la machine. Apparemment, le piratage s’était propagé à tout l’étage.
Lorsqu’il revint avec les boissons, dix minutes plus tard, le capitaine Nicolas Bellanger, leur chef, venait d’entrer dans l’ open space . La trentaine, tenue décontractée, jean et chemise unie. Une sorte de chic insouciant. Camille Thibault, sa compagne, se tenait à ses côtés. Elle travaillait dans les services administratifs, à deux bureaux de là.
Sharko était retourné à sa place, proche de la fenêtre qui donnait sur le Pont-Neuf et la Seine. Eux vieillissaient, mais pas le paysage. Le ciel avait une couleur lingot d’argent. Un plafond bas et uniforme, sans nuance, qui ne donnait pas vraiment envie de sortir.
Son ordinateur avait redémarré, mais le bonhomme aux airs de pirate était toujours là, prenant le pas sur tous les autres programmes. Impossible de cliquer sur la moindre icône.
Nicolas s’avança au milieu de la pièce.
— Bon, on dirait que c’est une mauvaise semaine qui commence. D’un côté, il semblerait qu’on ait quelques petits soucis qui paralysent momentanément certains de nos ordinateurs.
— Les types du service informatique passent en courant dans tous les bureaux pour débrancher les câbles du réseau, ajouta Camille.
Bellanger tira une taffe sur sa cigarette électronique. Un modèle élégant en acajou, avec un parfum menthe glaciale. Depuis qu’il vivait avec Camille, il avait arrêté le tabac.
— Et de l’autre côté ? fit Franck d’un ton ironique.
— On a découvert un cadavre humain et celui d’un chien tout proche de la nationale 118, en forêt de Meudon. Sujet masculin, cinquantaine d’années. C’est sa femme qui a donné l’alerte cette nuit et a appelé le commissariat le plus proche. Selon les premières infos, l’homme allait toujours sortir son chien à minuit avant de se coucher. Une longue promenade dans la forêt.
— Tellement longue qu’il n’est jamais rentré.
— Exactement. Le proc a déjà ouvert l’enquête, l’IJ [9] Identité judiciaire.
est partie pour le gel des lieux et Paul Chénaix, le légiste, est dépêché sur place.
— Pour que Chénaix se déplace, c’est que c’est du lourd.
— Tu comprendras quand tu verras le corps.
Chacun se leva. Lucie désigna la place vide du quatrième de l’équipe, le lieutenant Levallois.
— Jacques ne bosse pas aujourd’hui ?
— Il a appelé. Il est malade.
Sourire de Sharko. Levallois avait souvent des samedis soir agités, et le lundi n’était pas sa journée préférée.
— Barbouillé du week-end ?
— Il n’est pas le seul, il y a quelques absents à l’étage. Mais à quatre, on va gérer comme des grands. Enfin, on va essayer.
L’ open space se vida d’un coup. Nicolas resta quelques instants seul avec Camille. Il lut un peu de tristesse dans ses yeux et la rassura d’une caresse dans le dos.
— Ça viendra un jour pour toi les enquêtes, d’accord ?
— Quand ?
— Tu as subi une greffe cardiaque il y a tout juste un an. Dans quelques mois, tu potasseras pour le concours de lieutenant et, quand le temps sera venu, je ferai jouer les relations. Mais il va falloir être patiente.
Il l’embrassa sur les lèvres.
— Allez, je dois filer.
— Fais attention.
Quand elle fut seule, Camille s’approcha de la fenêtre et regarda Nicolas et son équipe disparaître de la cour du 36.
L’accès vers Meudon, au sud de Paris, n’était pas facile en ce lundi matin.
Routes saturées, accident sur le périphérique, travaux, sans oublier les perturbations à la RATP qui s’étaient démultipliées ces derniers temps. Le pays était perclus de grèves comme il en avait rarement connu. Enseignants, chauffeurs routiers, SNCF et la plus dure d’entre elles : tous les infirmiers et aides-soignants étaient descendus dans la rue. Ils en étaient à leur troisième manifestation pour protester contre la réorganisation des services hospitaliers. Le gouvernement ne cédait pas, la colère montait, mais on estimait, en haut lieu, que le mouvement allait s’essouffler.
Les deux véhicules de la police se rangèrent derrière une ribambelle d’autres voitures, au bord d’un chemin, entre des arbres au feuillage roux et jaune. L’automne avait colonisé chaque parcelle de la forêt, lui donnant de belles teintes cuivrées.
Les quatre flics s’enfoncèrent d’une centaine de mètres dans la végétation. Les collègues de l’Identité judiciaire avaient délimité une zone de sécurité autour des cadavres — ceux du promeneur et de son chien — et relevaient un maximum d’indices.
Les visages étaient graves, personne ne parlait, les seuls bruits venaient des pas qui crissaient sur le tapis végétal. L’officier de police judiciaire en charge de l’IJ, Olivier Fortran, s’approcha du groupe Bellanger. Ils lui serrèrent la main et, très vite, on se répartit les tâches. Seuls Lucie et Sharko enfilèrent une tenue de protection pour éviter toute contamination de la scène de crime, tandis que Robillard et Bellanger se mirent à discuter avec Fortran et les collègues de la police municipale arrivés les premiers sur les lieux.
Franck et Lucie purent s’approcher du corps en restant sur un chemin balisé par les techniciens. Il faisait froid, et l’humidité de la forêt semblait comprimer les cages thoraciques dans un étau. C’était le genre de météo que Sharko détestait.
Un homme aux cheveux bruns était accroupi devant le cadavre, un genou enfoncé dans la terre. Paul Chénaix, le légiste que le couple connaissait bien. Ils essayaient de déjeuner ensemble une ou deux fois par an, pour le plaisir. Le chien était à deux mètres à peine. Un vieux cocker aux poils noirs et blancs, couvert de sang et de feuilles. Chénaix éteignit son Dictaphone puis le rangea dans sa poche.
— Pas joli, n’est-ce pas ?
C’était le cas, en effet. Un homme en survêtement d’une cinquantaine d’années gisait, le visage tourné vers le ciel. On lui avait recouvert les yeux de terre, et on lui en avait fourré si profondément dans la bouche qu’elle lui gonflait le cou. Des entailles quadrillées déformaient son visage, comme si on avait voulu passer un grillage au travers. En le découvrant ainsi, Lucie Henebelle imagina un agresseur frapper avec acharnement, à droite, à gauche, en diagonale. La poitrine non plus n’avait pas été épargnée. Pas de griffures, mais des dizaines de trous répartis sur l’ensemble, la plupart concentrés aux alentours du cœur.
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