— … Quant à mes recherches… tout était perdu, anéanti. Juste ces photos, les quelques articles écrits avant de comprendre la maladie et des fragments de mémoire. Que du papier, mais pas de preuves, d’échantillons fiables. Quand je suis revenu dans le village sorowai après avoir été soigné dans l’enclave coloniale, les corps avaient pourri, il n’y avait plus rien à faire, plus d’échantillons à récupérer, ni des Sorowai ni des Banaru. Le koroba et sa variante s’étaient définitivement éteints.
Il les fixa, tous les deux.
— Vous dites que la variante du koroba est ici, qu’elle se répand dans le sang d’innocents. C’est que le sorcier blanc a réussi à la sortir de la jungle, à la ramener en terre civilisée. Il n’aurait pas pu conserver la maladie en la transportant sous forme d’échantillons. Je ne vois qu’une solution…
— Il se l’était injectée, répliqua Lucie.
Van Boxsom acquiesça.
— Il a porté le mal en lui pour le sauver…
Ses pupilles se dilatèrent. Il se parlait désormais à lui-même, comme si ses interlocuteurs n’étaient plus là.
— Il a dû poursuivre ses recherches dans le monde civilisé, en Amérique, en Australie ou en France, sous les yeux de son fils qui a finalement pris le relais. Oui, c’est ça, ils ont découvert les symptômes exacts, compris toutes les caractéristiques de la maladie… Et puis ces Mexicains, touchés en 1980. L’enfant de la jungle n’avait pas encore 30 ans. Il travaillait peut-être dans l’industrie du sang, seul ou avec son père… Les expériences autour du koroba ont continué mais, au lieu de l’injecter à des singes comme nous l’avions fait, il s’en est pris à des ouvriers pauvres qui, après avoir donné leur sang, repartaient avec le mal dans leurs veines. Des cobayes humains… Ni vu ni connu. Il devait s’arranger pour qu’ils ne viennent que dans son établissement, afin d’éviter qu’ils ne propagent la maladie avec leurs dons. Il suivait sans doute chacun de ces malades, tenait des statistiques, les interrogeait sur leur état de santé et analysait leur sang…
Lucie comprenait tout. Le gourou avait alors dressé un portrait-robot précis du koroba, il avait apprivoisé la maladie. Une vraie bombe à retardement invisible, une arme redoutable qu’il avait dû par la suite rapporter en France dans de simples échantillons de sang. Lucie ignorait quelles avaient été ses activités entre le milieu des années 1980 et aujourd’hui, mais peu importait, au final : son père l’avait extrait de la jungle et entraîné dans sa folie. Plus tard, le gourou avait dû découvrir que sa sœur jumelle était toujours vivante, sûrement par l’intermédiaire des tableaux et des articles de presse. Il avait alors baptisé sa secte Pray Mev, hommage sordide à sa jumelle, et anagramme parfait du mot « Vampyre ». La machine meurtrière s’était alors mise en marche : trente-cinq ans après le Mexique, la variante du koroba allait cheminer dans de nouvelles veines. Et cette fois, plus question d’expérimentations : la destruction seule.
Après avoir posé ses deux mains sur les accoudoirs de son fauteuil, Van Boxsom serra les lèvres et laissa son regard partir vers une lucarne qui donnait sur les cimes. Il ne bougea plus, enfermé dans ses souvenirs macabres.
Lucie comprit que l’entretien était terminé.
Le gris pierre du ciel, le bleu vif de la mer, le blanc laiteux de la craie. Les falaises normandes s’arrachaient des flots en remparts increvables, découpées par les siècles, cisaillées à coups de sel et de ressacs furieux. Les orages de la nuit avaient mis cap à l’est, offrant l’espace à des éclaircies éblouissantes, dont la lumière perçait, çà et là, le plafond bas des derniers nuages.
Frank et Pascal avaient été mis au courant des découvertes de Lucie et détenaient désormais la plupart de leurs réponses. Restait à mettre la main sur le chef de la meute. Une équipe fouillait de fond en comble son appartement du 16 e, trouvé sans occupant. Les alertes fusaient, on déployait les différents plans nationaux pour interpeller le monstre. Avec son visage, sa maladie, il ne passerait pas à travers les mailles du filet. On finirait par l’attraper.
Mais le mal était fait, et nul doute que, dans les jours à venir, une crise sanitaire à l’ampleur de celle du sang contaminé se déverserait dans les veines médiatiques.
Le véhicule parcourut une route goudronnée le long des falaises, puis le toit de l’habitation apparut en retrait d’une colline, entre précipice et campagne, jaillissant du relief et des arbres qui la protégeaient des regards indiscrets. L’endroit offrait une vue imprenable sur la Manche depuis les hauteurs de Dieppe. À une dizaine de mètres, au bout du jardin, la côte d’Albâtre ouvrait sa grande bouche de craie comme pour avaler la demeure de style anglo-normand. Les deux flics se garèrent devant le portail fermé afin d’empêcher toute fuite de véhicule motorisé, au cas où.
Tout comme l’appartement parisien, l’environnement ne montrait aucun signe de présence humaine : pas de voiture dans l’allée et volets rabattus sur les fenêtres. Sharko pensa à une résidence secondaire. L’herbe du jardin n’était pas haute, ce qui laissait supposer un entretien récent.
— On dirait bien que c’est mort, lâcha Pascal. Il doit être déjà loin.
— On va quand même jeter un coup d’œil.
En longeant le grillage par la droite, ils dénichèrent un mince passage, à un mètre à peine du vide. La falaise avançait sans concession et engloutissait tout sur son passage, y compris les clôtures. Bientôt viendrait le jour où l’habitation finirait au fond de l’eau. Robillard s’agrippa au bras de son collègue lorsque des cailloux roulèrent sous sa semelle et chutèrent cinquante mètres plus bas.
Ils remontèrent dans le jardin, armés de prudence. Franck donna de gros coups de poing sur la porte arrière et plaqua son oreille contre le bois. Pas un bruit. Alors, il décida d’employer la manière forte. Moins de dix secondes plus tard, les policiers étaient à l’intérieur, leurs pistolets braqués devant eux.
Il régnait dans l’habitation un silence de mort. La différence de température avec l’extérieur glaçait le sang, comme lorsqu’on ouvre la porte d’un frigo. Les fenêtres étaient condamnées, avec les volets rabattus sur des murs en brique. Pas un rayon de soleil ne passait, des joints obstruaient le moindre interstice propice au passage de la lumière naturelle. Pascal appuya sur un interrupteur et fit jaillir une lueur aussi faible qu’une flamme de bougie.
Ils scrutèrent chaque pièce avec précaution, passant devant des miroirs brisés.
— Amène-toi, murmura Pascal depuis la cuisine.
Sharko le rejoignit, sur ses gardes. Une glacière souple était posée par terre, remplie d’une dizaine de poches de sang et de glaçons encore intacts. À côté, dans un sac de sport entrouvert, des liasses de billets. Franck se retourna et fixa les clés de voiture, près de l’évier.
— Il est ici, dans cette baraque…
Les deux flics redoublèrent de prudence. Ils se plaquaient aux murs, scrutaient chaque bouche d’obscurité. Ils s’engagèrent dans la cage d’escalier, Sharko protégeant l’avant, Pascal leurs arrières. Le bois gémissait sous leurs semelles. Hall de l’étage. Moquette brune, tapisserie unie. À chaque porte qu’ils poussaient, ils déroulaient leurs gestes pour se protéger l’un l’autre, vifs, leurs sens aiguisés jusqu’au bout des ongles. Ils pénétrèrent dans des chambres aux draps défaits, encore habitées il y a peu. Sharko n’y voyait qu’une explication : des membres de la secte avaient séjourné ici, en communauté.
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