— Syndrome de Renfield ? C’est la maladie de Ramirez.
— En effet, c’est sans doute de cette façon qu’ils se sont rencontrés. Le mec, en plus d’être un brillant spécialiste qui exerce d’hôpital en hôpital, est aussi un chef d’entreprise impliqué dans l’industrie du sang. En 2007, il crée une société française, Helikon, qui se base sur le modèle américain Cerberius. Recherche, développement, dépôts de brevets autour de filtres haute technologie à intégrer directement dans les poches de sang.
Depuis dix minutes, Sharko passait, comme la météo, par tous les états possibles. Abattement, colère, et à présent espoir.
— Continue…
— Le marché de la sécurité autour du sang est compliqué, concurrentiel ; la société d’une trentaine d’employés patauge depuis quatre ans et est en difficulté financièrement. Les filtres de Helikon sont trop chers et jugés trop perfectionnés, la réduction du maillage étant estimée comme inutile, puisque les filtres actuels piègent la presque totalité des globules blancs et qu’il n’y a eu aucune alerte sanitaire liée au sang depuis la vache folle. Bref, personne ne les achetait. Mais tu vois où je veux en venir ?
Oui, il voyait. Le plan était limpide : répandre une nouvelle maladie et être le seul sur le marché à proposer des technologies capables de la freiner. Les produits Helikon se vendraient partout dans le monde, l’entreprise était promise à un avenir en or massif. Le flic songea aux diverses théories du complot autour du sida — création en laboratoire par les Américains pour réduire la population mondiale, médicaments qui détruiraient le système immunitaire plus que le virus lui-même afin d’exploiter les malades et de renflouer les industries pharmaceutiques —, on était sur un schéma analogue ici, sauf qu’il ne s’agissait pas de théorie. Une maladie nouvelle avait été progressivement répandue dans le but de s’enrichir, et Pray Mev n’était qu’un moyen d’y parvenir.
La voix de Jacques le tira de ses pensées :
— … J’ai contacté la boîte en me faisant passer pour un journaliste, j’ai demandé à parler à Merlin, on m’a transféré vers un certain Paul Trudeau, directeur adjoint. Depuis deux ans, il n’a plus de nouvelles de son chef que par téléphone. Il m’a raconté que l’état de santé de Merlin a commencé à se dégrader en 2013, sans en dire plus.
— La porphyrie…
— Sans doute. Le fondateur a préféré prendre ses distances, laissant les manettes de l’entreprise à Trudeau.
Sharko entrevoyait la suite de la solution : la porphyrie s’était déclenchée sur le tard. En tant que spécialiste, Merlin avait dû vite comprendre de quoi il souffrait. Il avait déjà commencé à constituer sa secte depuis un an, grâce aux services de Ramirez, et à contaminer le circuit du sang en toute tranquillité. Mais la maladie qui, pas à pas, avait pris possession de son corps, avait fait exploser ses rêves. Il était devenu un être au visage déformé, mi-homme, mi-vampire, atteint d’un mal caché, mortel, dans ses gènes, qu’on ne pouvait plus soigner qu’à coups d’enlèvements d’innocents et d’injections de sang. Son destin avait changé. Plus question d’enrichissement ou de célébrité. Il était un monstre en sursis. Un brusque revers de situation qui ne l’avait pas empêché de continuer à agir, mais dans un seul but de destruction. Faire le plus de dégâts possible, comme une vengeance envers l’injustice qui le frappait.
La voix de Jacques :
— Niveau fichiers, je n’ai rien sur Merlin, hormis deux adresses récupérées au centre des impôts : un appartement dans le 16 eet une maison à Dieppe.
Sharko retourna à l’intérieur du bâtiment.
— Envoie-moi les adresses par SMS, on va aller jeter un œil. Préviens Manien, qu’on soit carré avec le juge si on entre chez lui. Qu’il diffuse son identité pour éviter sa fuite. Il a peut-être de faux papiers, mais avec sa tronche, il ne devrait pas passer inaperçu. On se tient au jus en route. Et dis-lui aussi d’envoyer des hommes ici, à Nozay, auprès de l’Oreille et de son collègue. C’est une vraie boucherie.
Van Boxsom inspira fort, comme pour emmagasiner la suite de son récit au fond de ses poumons et tout lâcher d’un coup. Lucie et Walkowiak étaient suspendus à ses lèvres.
— À un jour de marche du village que j’avais donc quitté quatre mois plus tôt, notre équipe scientifique s’était divisée en deux, parce que l’un des chercheurs était malade comme un chien et avait dû être raccompagné vers la colonie — c’est ce groupe-là qui, plus tard, réussira à donner l’alerte… Quand nous sommes arrivés au village, la tribu sorowai avait été anéantie, les cases brûlées. Partout, des têtes étaient suspendues à des cordes. Des femmes, des enfants que j’avais connus, c’était horrible. Je vois encore les cadavres, enchevêtrés dans la poussière ocre. De nombreux Banaru ennemis étaient morts pendant le combat, eux aussi, les Sorowai s’étaient défendus bec et ongles, jusqu’au dernier. Un vrai carnage.
Il baissa les yeux et soupira. Lucie était revenue s’asseoir.
— Et au milieu de ce chaos, il y avait deux enfants. Cette petite gamine brune d’à peine 5 ans, qui errait là comme un animal sauvage… Celle sans nom, que vous appelez Mev Duruel. Et un garçon du même âge. Ils se ressemblaient comme deux gouttes d’eau.
— Des jumeaux, lâcha Lucie d’une voix blanche.
— Oui, des jumeaux nés de l’union du sorcier blanc et de l’infirmière indienne. Des enfants de la jungle, élevés de l’autre côté du fleuve parmi les Banaru. Un garçon et une fille.
Lucie vit soudain clair : le gourou était le frère jumeau de Mev Duruel et possédait par conséquent le même groupe sanguin qu’elle, le fameux Bombay.
— Ça a été l’enfer. Les visages gris des Banaru ont jailli autour de nous, on était cernés. Les membres de mon équipe ont été décimés à coups de hache de pierre, jusqu’à ce que leurs visages disparaissent dans un magma de sang. On m’a épargné mais enfermé des jours dans une cage de bambou et donné de quoi à peine survivre. Combien de temps ? Je n’ai jamais su. J’ai attrapé des maladies, commencé à délirer. J’ai vu la tête de l’infirmière rouler à mes pieds. Le sorcier blanc avait tué la mère de ses propres enfants. Le mal l’habitait.
Il porta les mains à son crâne.
— À partir de là, je… n’ai gardé que des bribes de souvenirs. Les corps qu’on brûle… Les tortures, les cris, puis les coups de feu des colons venus nous secourir… Ils ont éliminé les Banaru jusqu’au dernier, pris eux aussi d’une folie sanguinaire… J’ignore pourquoi le sorcier blanc m’a laissé en vie. On était tous les deux venus dans cette région pour comprendre une maladie, et je pense qu’il l’a comprise bien plus vite que moi. Seulement, quelque chose de maléfique s’était emparé de lui au fond de cette jungle. Au lieu de chercher à diffuser ses recherches et guérir les tribus, il s’était construit une armée d’assassins dénués de peur. Il a régné dans le sang et la folie…
Le jeune bûcheron vint vérifier que tout allait bien. Van Boxsom lui adressa un sourire et le pria de sortir d’un geste. Il retrouva son air grave et poursuivit :
— … Les colons l’ont traqué pendant des jours, ils ont fini par retrouver la gamine au bord du fleuve, à des kilomètres de là, prostrée dans la boue. Le frère jumeau, quant à lui, avait disparu : était-il avec le père ? Les deux étaient-ils morts ? C’était ce que je pensais… Jusqu’à aujourd’hui.
Les pièces du puzzle s’assemblaient. Une gamine perdue, sauvage, née d’un viol dans une forêt primaire, récupérée par des étrangers. Roland Duruel, présent dans la colonie, s’était attaché à la gamine et l’avait embarquée dans son pays. Quant au jumeau… il n’était pas mort. Son père l’avait sans doute emmené, sorti de Nouvelle-Guinée, élevé Dieu seul savait comment. Et ce gamin était devenu ce monstrueux gourou qu’ils traquaient. Un digne héritier de la folie paternelle.
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